Ilan Ferry 2 - janvier - 2012 Best of, Critiques


Un film de Roland Emmerich. Avec Rhys Ifans, Sebastian Armesto, Vanessa Redgrave. Sortie le 4 janvier 2012.

 

Quand le réalisateur d’Universal Soldier s’attaque à l’une des plus grandes figures de la littérature anglaise mieux vaut mettre ses acquis au placard.

 

Note : 3,5/5

 

Après avoir annoncé la fin du monde pour cette année dans le nanardesque 2012, Roland Emmerich se rachète une conduite en s’attaquant au cas du grand William Shakespeare. Tous aux abris ? Bizarrement non. Car si la perspective de voir le réalisateur d’Independance Day arrêter les conneries a de quoi intriguer voire sérieusement inquiéter, force est de reconnaître que le résultat est à des années lumières de la purge tant redoutée ! Et le pari était loin d’être gagné. Imaginez : Anonymous ose prétendre que le grand William Shakespeare n’était pas le réel auteur de ses œuvres mais le pantin d’un aristocrate. Pire, il dépeint « l’escroc »comme une espèce de béotien analphabète plus intéressé à courir les filles qu’à jouer les génies littéraires. Sacrilège ! Ici, Emmerich alimente un débat qui fait rage depuis toujours entre les pro et anti Stratfordiens. Les premiers n’ayant jamais remis en cause la paternité de l’auteur tandis que les seconds la remettent fortement en cause eu égard à certains faits jugés invraisemblables. Toujours selon eux, William Shakespeare aurait servi de prête nom à un auteur de l’ombre peu disposé à se révéler au grand jour. Parmi les aspirants pygmalions : Edward De Vaere, Francis Beacon ou Christopher Marlowe. C’est cette théorie que Emmerich a décidé de creuser ici en mettant particulièrement l’accent sur De Vere, 17eme comte d’Oxford dont le parcours personnel et professionnel entretient d’étranges résonnances avec les œuvres de Shakespeare. Plutôt logique quand on voit que le dit comte y est vu comme une figure shakespearienne avant l’heure dont les fissures préfigurent celles de ses présumés personnages. Une manière comme une autre d’adresser un pied de nez aux historiens en optant pour la théorie conspirationiste.

 

Rhys Ifans, Anonymous

© Sony Pictures France

 

Emmerich étant Emmerich, Anonymous ne pouvait se contenter de raconter cette édifiante histoire avec l’académisme d’un John Madden et opte pour le thriller historique pur et dur. Avec son doux parfum de scandale, ses manips politiques et sa galerie de personnages troubles à souhait, le film d’Emmerich surfe sur une tendance inaugurée par la série Les Tudors et qui continue de prospérer avec Les Borgia. Un relent d’opportunisme pour mieux palier un manque d’imagination ? Plutôt une manière de rendre ludique un sujet qui aurait pu rapidement devenir ronflant. En jouant à fond la carte du blockbuster en vers, l’ami Roland rend son propos accessible. Alors non Anonymous ne fait pas dans la dentelle, mais il a au moins le mérite de prendre clairement position quitte à essayer de nous faire passer des vessies pour des lanternes. Et ça marche ! Cela en grande partie grâce à une intrigue fluide et passionnante où le coté romanesque prend rarement le pas sur la crédibilité (à quelques cabotinages et autres cornichoneries près) et une palette de talents crevant l’écran devant la caméra. A commencer par un Rhys Ifans génial en auteur frustré. Tour à tour calculateur et diabolique il appartient à cette race de personnages ambivalents désormais seuls apanages du petit écran.

 

Sebastian Armesto, Rafe Spall dans Anonymous de Rolad Emmerich

© Sony Pictures France

 
A ses cotés Sebastian Armesto (Pirates des Caraibes 4) et Rafe Spall (Hot Fuzz) lui tiennent la dragée haute. Mention au très jeune Jamie Campbell Bower, minet vu dans Sweeney Todd, très crédible dans la peau du jeune Edward De Veer. Certes, à trop vouloir être moderne, Emmerich se prend parfois les pieds dans le tapis et n’évite pas de grosses sorties de route. On ira même jusqu’à dire que dans son coté over the top le film se rapproche parfois plus d’une telenovela en costumes que de la grande fresque oscarisable. Ayatollahs de la rigueur historique, passez votre chemin Anonymous n’est pas fait pour être raconté dans les livres d’histoire mais tendrait plutôt à offrir une réflexion amusante sur la mise en abyme et l’émergence de la notion de méta au XVI ème siècle. Le canon shakespearien y est délicieusement mis à mal : déconstruit, restructuré dans tous les sens. Et pourtant les quelques maladresses de l’ensemble, le jeu parfois outrancier des comédiens et le sous texte involontairement crypto gay de l’ensemble n’entachent jamais notre plaisir. Car qu’on le veuille ou non Anonymous est le meilleur film d’Emmerich et marque la maturité d’un réalisateur cantonné depuis trop longtemps dans une case. Reste désormais à savoir s’il s’agit d’un éclair de génie ou d’un nouveau départ.

 

Bien qu’abracadabrant Anonymous dépoussière l’Histoire sans jamais tomber dans le nanar honteux. A ce stade là on peut parler de tour de force !

 

 

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