Ilan Ferry 24 - juin - 2014 Best of, Critiques

 

Un film de Navot Papushado et Aharon Keshales. Avec Lior Ashkenazi, Tzahi Grad et Rotem Keinan. Sortie le 2 juillet 2014.

 

Le meilleur film de l’année selon Tarantino arrive enfin chez nous pour ouvrir l’été sur une note ironique et cinglante. Il était temps !

 

Note : 4/5

 
Un torture porn peut-il être intelligent ? C’est toute la problématique qui fut soulevé par la franchise Saw dont le 1er opus utilisait le sous genre comme prétexte à un whodunit malin et ludique. A l’exception du 3ème volet (avec lequel Big Bad Wolves présente justement quelques similitudes), le reste de la saga s’est enfoncée via des épisodes toujours plus racoleurs. C’est vers la France qu’il faudra se tourner pour voir un film questionnant habilement le genre et notre propension au voyeurisme avec l’oppressant Martyrs. Avec presque quatre ans de retard (le glas du torture porn ayant sonné de manière quasi concomitante avec le dernier volet de la saga Saw en 2010), Big Bad Wolves vient bousculer nos idées reçues, voire nous bousculer tout court. Le film nous plonge en pleine tourmente : alors que la population vit dans la terreur suite à une récente vague de meurtres touchant des petites filles, le père de la dernière victime décide de kidnapper le principal suspect afin de lui faire avouer… quitte à le torturer pour qu’il parle. Une quête vengeresse dans lequel il impliquera malgré lui un inspecteur de police lui aussi adepte des méthodes musclées et peu légales. Pour leur second film, le tandem israélien Navot Papushado/Aharon Keshales a décidé de frapper fort en dressant une peinture peu reluisante de la nature humaine via des thématiques aussi dérangeantes que l’infanticide et la torture. A l’image de leur essai précédent, Rabies, les deux hommes utilisent un sous genre ultra codifié (hier le survival, aujourd’hui le torture porn) pour mettre en lumière la profonde schizophrénie d’un pays à cheval entre diplomatie et répression. Sauf que là où Rabies péchait par une narration et des ruptures de ton bancales, Big Bad Wolves prend le contrepied total de son prédécesseur en assumant parfaitement son coté cinglant.

 

© Tous droits réservés

© Tous droits réservés

 

A l’instar d’un certain Fargo qui par l’entremise de son affiche mettait le public au défi de rire d’un événement horrible, Big Bad Wolves joue lui aussi la carte de la comédie noire où le rire jaune le dispute constamment au malaise… ou comment jouer allégrement sur les deux tableaux pour mieux sortir le spectateur de sa zone de confort et le mettre face à ses propres responsabilités de voyeur complice. Difficile en effet de ne pas ressentir une profonde gêne devant des scènes de torture (assez soft au regard des exactions d’un certain Jigsaw) mais d’une forte puissance évocatrice en particulier quand vient se greffer de manière très fine l’ombre du conflit israélo palestinien. De là à dire que le long métrage est un objet hautement politique il n’y a qu’un pas tant les questions soulevées (la fin justifie t-elle- vraiment les moyens ? l’ennemi est- il vraiment celui qu’on croit ?) trouvent un écho tout sauf innocent dans l’histoire récente du pays où il se déroule. Comprendre que par le truchement du genre, Big Bad Wolves radiographie à la perfection les affres d’une société aspirant à la paix et à la justice mais ne jurant au final que par le rapport de force. Cette profonde dichotomie, symptomatique d’un mal sociétal mais aussi géopolitique, est analysée ici de manière parfaitement consciente par deux réalisateurs en pleine possession de leurs moyens tant du point de vue technique que narratif. Les compères savent exactement ce qu’ils racontent et dans quel contexte ils le font, renversant constamment les valeurs en mettant dos à dos bourreaux et victimes sans complaisance mais avec un sens de la nuance qui le rend aussi indispensable qu’intelligent. En parant leur récit d’un propos politique particulièrement virulent et fin, Navot Papushado et Aharon Keshales démontrent que le torture porn n’a pas besoin de verser dans l’hémoglobine à outrance pour choquer, il lui suffit de dresser un miroir peu reluisant au public, celui du spectateur complice condamnant la violence mais la vivant comme une forme d’exutoire à l’image des personnages incarnés par Lior Ashkenazi et Tzahi Grad, excellents en bourreaux aux multiples facettes. Ils contribuent en grande partie à la réussite de cette fable acerbe qui nous tient en haleine jusqu’à son final, conclusion implacable et d’une noirceur folle sur la nature humaine.

 

 

Haletant et d’une étonnante violence implicite, Big Bad Wolves est un bijou de noirceur beaucoup plus intelligent qu’il n’en a l’air.

 

Powered by Preview Networks

Commentaires