Ilan Ferry 23 - février - 2015 Best of, Critiques

 

Un film de Alejandro Gonzalez Innaritu. Avec Michael Keaton, Edward Norton, Emma Stone. Sortie le 25 février 2015.

 

Cinq ans après l’insupportable Biutiful, Alejandro Gonzalez Innaritu lâche le pathos pour la démago. A-t-on vraiment gagné au change ? Réponse ci dessous.

 

 

 Note : 3/5

 

Il y a quelques heures, Birdman a dominé la cérémonie des Oscars en raflant pas moins de quatre statuettes dont celle très convoitée de meilleur film. Deux jours avant sa sortie et au lendemain de sa consécration, le film d’Alejandro Gonzalez Inarritu mérite-t-il ce concert de louanges ? Oui et non. Oui parce que sur le papier, le projet a de quoi intriguer et griser. Pensez donc : la quête rédemptrice d’un acteur has been qui tente de se refaire une santé grâce à une pièce de théâtre le tout filmé en plans séquences et avec Michael Keaton dans le rôle titre. Avouez que ça a sacrément de la gueule ! Sur ces points Birdman ne démérite pas loin de là. La forme, brillante, se joue avec délice des limites spatiales pour nous plonger au plus près de la psyché de son antihéros. Virevoltante, d’une fluidité exemplaire, la caméra nous embarque littéralement dans un voyage tonitruant où la triste réalité flirte souvent avec une fantasmagorie macabre. Génial d’un point de vue scénique et technique, Birdman interpelle certes par son gimmick fort bien utilisé mais trouve son réel intérêt ailleurs, dans cette loge miteuse où la camera aime bien se glisser pour mieux scruter les turpitudes de son personnage principal. Absolument génial en comédien has been hanté par un ego qui menace à tout moment de le faire basculer, Michael Keaton offre ici ce qui restera sa performance la plus mémorable. Tour à tour insupportable et attendrissant, inquiétant ou pathétique, il joue sur un nombre de tonalités absolument étonnant. Avec Birdman, Keaton a clairement trouvé le rôle de sa vie et s’il y a une chose dont on saurait gré à Innaritu c’est bien ça ! En effet, difficile de ne pas penser qu’à travers le personnage de Riggan Thomson c’est Keaton, l’homme, l’acteur, celui dont la carrière n’aura cessé de décliner depuis qu’il a abandonné la batcave, qui nous est donné à voir. Et c’est peut-être cette mise en abime, ou tout du moins la manière dont elle est traduite via l’interprétation fiévreuse et forcément très personnelle de Keaton, qui rend le métrage si intéressant. Portant littéralement le film sur ses épaules super-héroïques, il lui confère ce supplément d’âme qu’un discours pataud et méprisant (ou tout du moins maladroit) l’empêche souvent d’avoir. Sans sa présence, il y a fort à parier que Birdman se résumerait au simple tour de force, un exercice scénique remarquable mais totalement vain faute d’une présence suffisamment forte pour le sublimer.Parfait, le film aurait pu l’être à tous les niveaux s’il n’avait été phagocyté par l’ego de son réalisateur. La forme a beau être aussi brillante que maitrisée, le fond, beaucoup plus discutable, prête davantage à caution. Pourquoi ? Parce que si à travers Birdman Innaritu a voulu se fendre d’une fable morale sur ce besoin irrépressible qu’à l’être humain de vouloir être aimé et la frontière poreuse entre amour et admiration dans une société qui ne jure que par l’image, le message , aussi louable et intéressant soit-il, est assené ici avec la finesse d’un éléphant bourré dans un magasin de porcelaine.

 

© 20Th century fox

© 20th century fox

 

Pas franchement connu pour sa subtilité, Inarritu se sent pousser des ailes, vole beaucoup trop près d’un soleil égotique en se planquant derrière l’apparat très visible de la mise en abime. Comprendre par là que Birdman est un film beaucoup trop conscient de lui même, des symboles qu’il charrie, pour être totalement honnête.  Si on saura gré au cinéaste d’avoir donné à Michael Keaton l’écrin qu’il méritait pour s’élever au panthéon des grands acteurs, ce choix demeure la résultante d’un calcul un peu trop savant. Difficile de ne pas voir en Keaton, un simple « outil » utilisé par Inarritu pour délivrer son message. A travers son postulat d’acteur voulant se libérer d’un carcan dans lequel Hollywood l’aura enfermé puis oublié, le papa de Babel règle ses comptes avec une industrie qu’il n’estime pas à sa hauteur car trop peu encline à laisser pleinement s’épanouir le génie créatif. A l’image de la société qu’elle a elle même poussée à la déliquescence, l’industrie hollywoodienne ne jure que par les effets de mode et l’instantanéité, sacrifiant l’art sur l’autel du business. Hollywood selon Inarritu se résume à ses pires clichés cristallisés dans une séquence onirique dans lequel le personnage principal assiste à un combat entre Spider-Man et Bumblebee. Subtilité quand tu nous tiens ! Birdman n’est pas qu’un simple film : c’est une dénonciation de l’hypocrisie inhérente au monde du spectacle, cette concentration d’égos pour lequel Innaritu semble avoir le plus grand mépris ou tout du moins une estime très moindre, et dont au fond les grands ordonnateurs ne sont autres que les critiques, ces deus ex machina qui en quelques mots peuvent faire ou défaire une carrière. Oui, à travers Birdman, Innaritu a voulu nous faire son Boulevard du Crépuscule. Mais là où le chef d’œuvre intemporel de Billy Wilder se paraît d’une écriture impeccable et d’une forme d’empathie (que n’occulte pas une tendance à la critique, très loin de là), Birdman préfère se planquer derrière une certaine tendance à la posture : celle d’un homme qui a troqué le pathos pour le cynisme mais nanti de cette même volonté proprement agaçante de prendre le spectateur en otage. S’il feint la distanciation dans son dernier quart, le cinéaste ne peut s’empêcher de la teinter d’un gout aigre. C’est un peu ça le problème du film : ce jeu constant entre ombre et lumière, ironie et mépris, second et premier degré comme si seuls les esprits éclairés pouvaient en déceler toutes les « subtilités ». A trop avancer masqué (attention blague !), Birdman finit par tourner en rond et ne plus trop savoir comment raconter son histoire. On aimerait vous dire que nous sommes devant un grand film, et par moments oui il l’est. Mais son manque flagrant de recul, sa propension à surligner son propos de manière lourdingue et surtout cette incapacité à assumer clairement son aspect clair obscur, l’empêchent d’être le chef d’œuvre impérissable que l’Académie des Oscars a récompensé hier. Alors Oscar de la mise en scène, indéniablement, Oscar du meilleur film, non… et ce, même si Birdman est ce qu’Innaritu a fait de mieux depuis Amours Chiennes.

 

Entre ironie mordante et mépris profond, forme brillante et fond au ras des pâquerettes, Birdman – malgré toutes ses qualités – navigue dans des eaux beaucoup trop nébuleuses pour convaincre pleinement.

 

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