Ilan Ferry 21 - août - 2018 Best of, Critiques

 
Un film de Spike Lee. Avec John David Washington, Adam Driver et Topher Grace. Sortie le 22 août 2018.
 
Spike Lee revient aux choses sérieuses avec une satire aussi féroce que drôle et effrayante. Amen !
 

Note : 4/5

 
Hormis son dispensable remake d’Old Boy en 2013, cela fait plus de dix ans maintenant que les films de Spike Lee peinent à se frayer un chemin chez nous passant – au mieux des cas- par les cases DTV (Miracle à Santa Anna), VOD ( Da Sweet Blood of Jesus ) ou SVOD (Chi-Raq, disponible sur Amazon Prime). Il aura fallu une sélection au Festival de Cannes et un sujet forcément très politique (l’infiltration du Ku Klux Klan par un policier noir dans l’Amérique des années 70) pour que l’ami Spike retrouve enfin un podium à sa hauteur. Et dans un sens on peut « remercier » Donald Trump dans la mesure où son arrivée à la Maison Blanche, sa complaisance vis-à-vis d’une certaine Amérique raciste, réac et violente ainsi que son mépris affiché pour l’industrie du spectacle auront allumé un certain nombre de mèches dont BlacKkKlansman n’est que l’un des portes étendards. Il aura donc fallu l’accès au pouvoir de ce que l’Amérique peut produire de pire pour provoquer l’ire hollywoodienne et réveiller le bulldog Spike Lee dont le mordant n’est pas plus à prouver ! Mordant mais pas haineux pour autant, car si Lee tire à boulets rouges sur l’Amérique trumpienne c’est avec la malice du sale gosse beaucoup trop heureux de défier l’autorité en lui dressant un subtil majeur. Car aussi subversif et frontal soit-il, BlacKkKlansman reste avant tout une satire qui démontre par l’absurde les dérives d’un pays qui ne sait décidément pas tirer les leçons de son passé. Taquin comme jamais, le cinéaste multiplie les références et sous-entendus plus ou moins subtiles, s’amuse autant qu’il s’indigne pour au final décocher un certain nombre de piques bien senties avec l’acuité d’un sniper gonflé à bloc ! Et alors qu’on aurait pu craindre qu’il se complaise dans un discours et une mise en scène forme beaucoup trop démonstratifs, il instille à son propos quelque chose de beaucoup plus subtile, revenant aux sources de la blaxsploitation dont il détourne allégrement les codes pour en faire un objet politique particulièrement virulent . Car là où son film se révèle percutant c’est dans sa manière de décrypter l’endoctrinement et le champ lexical de la haine. Comment crée-t-on un soldat politique et au nom de quoi légitime-t-on son action ? Voilà toute la subtilité du propos de BlacKkKlansman qui par le truchement du passé décortique la machine électorale trumpienne ou comment tendre à l’Amérique d’aujourd’hui un terrifiant miroir. Car à y regarder de plus près, la rhétorique utilisée par le charismatique et gerbant David Duke (formidable Topher Grace) ressemble à s’y méprendre à celle qu’utilisera Trump quarante ans plus tard.Pas étonnant donc qu’il soit reparti avec le Grand Prix à Cannes tant il apparait comme une arme de destruction massive destinée à l’actuel locataire de la Maison Blanche.
  

Credit: David Lee / Focus Features

 

En consacrant le film de Lee, l’industrie cinématographique par l’entremise de son prestigieux porte étendard cannois a voulu adresser un message très clair à Trump si bien qu’on peut se demander si ce n’est pas tant la portée symbolique de BlacKkKlansman que ses qualités cinématographiques – pourtant réelles – qui aura retenu l’attention du jury.Une question d’autant plus épineuse qu’elle se ressent d’une certaine manière dans la structure du film montrant le personnage principal, Ron Stallworth, infiltrer à la fois un groupe de suprémacistes blancs et des militants de la cause afro-américaine. Une dualité passionnante sur laquelle l’ami Spike botte souvent en touche préférant se focaliser sur les ramifications de son intrigue principale plutôt que sur les implications émotionnelles de son intrigue secondaire, comme s’il ne voulait pas en rajouter davantage dans la schizophrénie qui menace chaque instant son héros. Passée cette relative déception, BlackKklansman reste une œuvre forte, un acte militant puissant d’une énergie galvanisante passant aussi bien par sa BO très funky que par l’alchimie évidente entre John David Washington (fils de Denzel) et Adam Driver. Et si on peut regretter que le cinéaste délaisse un peu son coté « alchimiste filmique » c’est pour mieux s’effacer derrière son propos, privilégiant son écriture au cordeau et ses formidables acteurs faire le boulot. Saluons d’ailleurs la prestation de John David Washington, tout droit sorti de la série Ballers dans laquelle il était déjà excellent, qui pour son premier grand rôle au cinéma ne démérite pas, faisant preuve d’un charisme et d’une coolitude que ne renieraient pas son père. Le reste du casting est à l’avenant, de la belle Laura Harrier (Spider-Man : Homecoming) au terrifiant Jasper Pääkkönen (la série Vikings , ici grimé comme Michael Biehn), en passant par Topher Grace ou Adam Driver, tous forment une galerie de personnages croustillants au service d’un pamphlet peut-être encore plus percutant dans son approche qu’un certain Get Out réalisé par Jordan Peele qui officie ici en tant que producteur. Il faut dire que même si Spike Lee ne fait pas toujours l’unanimité, sa filmographie parle d’elle même et l’a a plusieurs reprises déjà propulsé au panthéon des grandes voix du cinéma américain. Le voir retrouver ici la verve et le peps de ses œuvres majeures fait réellement plaisir à voir et ne serait-ce que pour la force, la pertinence de son propos et le plaisir évident pris par son réalisateur, on ne peut qu’adhérer à la cause BlacKkKlansman !

 

Essentiel à bien des égards, BlackKklansman est un pied de nez très réussi à l’Amérique de Trump, une petite bombe subversive et funk comme on aimerait en voir plus !

 

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