Ilan Ferry 14 - octobre - 2015 Critiques

 

Un film de Guillermo Del Toro. Avec Mia Wasikowska, Tom Hiddleston, Jessica Chastain. Sortie le 14 octobre 2015.

 

Aussi beau plastiquement que neurasthénique sur le plan émotionnel, Crimson Peak a toutefois plus d’un tour dans ses voutes !

 

Note : 3/5

 

Attendu la bave aux lèvres par toute une tribu de fanboys pas encore tout à fait remis de Pacific Rim, Crimson Peak n’est clairement pas le meilleur film de Guillermo Del Toro mais il est certainement l’un de ses plus beaux. Passé une séquence d’introduction d’une efficacité redoutable et porteuse de promesses o combien alléchantes, le film nous plonge dans le New-York du siècle dernier. C’est là qu’Edith Cushing (vous noterez la référence très subtile…), jeune écrivaine littéralement hantée par la mort de sa mère, fait la connaissance de l’énigmatique Sir Thomas Sharpe et de sa sœur Lucille. Tombée sous le charme du beau noble, Edith ne tarde pas à emménager avec lui dans son château situé…à Crimson Peak. Mais sont-ils vraiment seuls dans cette bâtisse suintant la mort et le désespoir ?Que ceux qui attendaient un pur film d’horreur, un shocker gothique prompte à leur faire passer l’envie de visiter tout ce qui s’apparente à un château en ruine calme leurs ardeurs : Crimson Peak ne devrait pas vraiment affoler votre trouillomètre il devrait même le faire résolument baisser tant il capitalise davantage sur son ambiance que sur ses enjeux dramatiques. Et c’est bien là que se situe le principal écueil du film qui, s’il remplit parfaitement son contrat de conte gothique, loupe totalement le coche quand il s’agit de nous faire croire à l’histoire d’amour entre Edith et Thomas, pièce pourtant maitresse de ce drame fantastico-romantique où les triangles amoureux ne sont pas forcément ceux que l’on croit. Un défaut symptomatique du cinéma de Del Toro qui, si l’on excepte les magnifiques L’Échine du Diable et Hellboy 1&2, a toujours eu un peu de mal à verser dans l’émotion pure. L’exemple parfait reste Pacific Rim qui, aussi jouissif et réussi soit-il, peinait à dessiner des enjeux dramatiques crédibles. La volonté était là, bien palpable, et on se disait qu’il en fallait de peu pour que l’ami Guillermo nous lâche des torrents de larmes entre deux combats dantesques. C’est un peu la même chose qui se produit ici : malgré un indéniable potentiel tragique (en particulier le personnage interprété par Tom Hiddleston), il manque aux protagonistes ce petit quelque chose, cet ancrage, cette incarnation dans la tragédie qui en ferait les grandes figures désirées par Del Toro. Comprendre par-là que le spectateur aura du mal à être en phase avec leurs tourments tant ces derniers sont esquissés. Pour le versant empathique, mieux vaut se tourner vers les personnages secondaires autrement plus intéressants et complexes. A commencer par Lucille Sharpe, sorte de « grande prêtresse gothique » à laquelle Jessica Chastain apporte un charme incroyable, vénéneux. Rarement personnage aura autant jeté le trouble. Pour vous mesdames, Del Toro a pensé à Charlie Hunnam pour incarner le Dr Alan McMichael, ami d’enfance d’Edith secrètement épris de cette dernière. Un choix d’autant plus intelligent que l’acteur se révèle très crédible dans la peau de ce protagoniste pas si secondaire que ça, ancrage nécessaire d’Edith à la réalité. Totalement libéré du giron Sons of Anarchy, l’ex Jax fait preuve d’une belle prestance, rappelant plus d’une fois un certain Joseph Cotten auquel son personnage fait plus d’une fois penser. Un duo d’un charisme monstre qui n’arrive pourtant pas à pallier la fadeur du couple vedette dont la romance, encore une fois jamais crédible, handicape le film.

 

Universal Pictures

Universal Pictures

 

Reste que si Del Toro a bien du mal à incarner ses personnages, il n’en est pas de même pour la bâtisse de Crimson Peak, personnage à part entière auquel il donne une présence folle. Et pour se faire, le cinéaste n’y va pas avec le dos de la cuillère, au contraire, et nous livre ici ce qui est l’un de ses plus belles mise en scène. Aidé par une direction artistique et une photo à tomber par terre, il nous perd avec un plaisir non dissimulé dans les dédales de ce château aux multiples secrets. Plutôt que d’opter pour la simple suggestion, il mêle habilement l’atmosphérique au spectaculaire. C’est un peu ça Crimson Peak : un exercice de style aussi fascinant sur la forme que frustrant sur le fond, un dangereux numéro d’équilibriste se prenant plus d’une fois les pieds dans le tapis mais suscitant une empathie singulière car le plaisir pris par un Del Toro trop content de jouer avec sa propre maison hantée est palpable au détour de chaque plan. Un travail d’orfèvre au sens premier du terme auquel il manquerait un supplément d’âme pour conquérir pleinement le cœur du public. Contrairement à ce que vous pourrez peut-être lire, Crimson Peak n’est pas vide, au contraire il pâtit d’un trop plein mais pas forcément des meilleures choses. Du corps et le fouet à tout un pan du cinéma de la Hammer, les références sont légions, et si l’on peut parfois reprocher au cinéaste d’être phagocyté par sa cinéphilie, on ne pourra jamais lui enlever son immense générosité, sa candeur quasi enfantine qui en font l’un des cinéastes les plus talentueux et fascinant de sa génération. Des qualités dont Crimson Peak se fait l’écho malgré ses multiples écueils et une tendance à verser un peu trop dans l’hommage et l’auto-citation au détriment de la narration. Mais voilà : sa mise en scène ultra léchée, son aura spectrale et ultra-baroque en font une œuvre certes mineure mais suintant l’amour du cinéma dans ses plus profonds fondements. Oui Crimson Peak compte parmi les œuvres les plus faibles- voire la plus faible- du réalisateur mais elle n’est pas la plus la plus inintéressante. Il est raté au regard des attentes suscitées mais reste réussi sur bien d’autres points.  Allez pour cette fois on te pardonne Guillermo mais la prochaine fois tu reviens avec un vrai chef d’œuvre !

 

Un maelstrom renversant de beauté, hypnotisant par le doux parfum de mystère qu’il dégage auquel il manque toutefois la composante essentielle de l’émotion. Dommageable mais pas si condamnable que ça !

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