Ilan Ferry 7 - octobre - 2014 Best of, Critiques

 

Un film de David Fincher. Avec Ben Affleck, Rosamund Pike, Neil Patrick Harris. Sortie le 8 octobre 2014.

 

 

Sous couvert de thriller, David Fincher livre une brillante étude de mœurs sur le couple et la déliquescence des sentiments.

 

Note : 4,5/5

 

Trois ans après sa glaçante version de Millenium : les hommes qui n’aimaient pas les femmes, David Fincher se réapproprie un autre best-seller : Gone Girl. Adapté des Apparences de Gillian Flynn, véritable page turner qui s’est écoulé à plus de deux millions d’exemplaires, Gone Girl raconte la descente aux enfers d’un homme suite à la disparition mystérieuse de sa femme. Difficile d’en dire davantage sans effleurer l’aura de mystère sur lequel joue habilement le film durant sa première moitié. Car ici, à l’image de Millenium, ce ne sont pas tant les tenants et aboutissants de l’intrigue qui importent que les résonances que Fincher leur donne à travers une mise en scène inspirée où chaque sens est sollicité. Là encore Fincher transforme une intrigue de roman de gare (au demeurant fort bien ficelée) en quelque chose de beaucoup plus pernicieux, vicieux où le malaise guette à chaque plan, chaque dialogue sans qu’on sache trop comment ni pourquoi. Il faut dire que le réalisateur de Seven n’a pas son pareil pour instaurer une atmosphère qui marquera le spectateur bien après le générique de fin que ce soit à travers la photo de Jeff Cronenweth ou la musique anxiogène du duo Trent Reznor/Atticus Ross. A ce titre saluons le travail de Ren Klyce , collaborateur de longue date de Fincher et maitre d’œuvre d’un sound design particulièrement travaillé et oppressant à l’image de ce qu’il avait fait sur Millenium ou The Social Network pour ne citer qu’eux.

 

© 20th Century Fox

© 20th Century Fox

 

Car oui, avant d’être une simple adaptation, nous faisons face ici à un pur film de Fincher, un film d’auteur au sens le plus noble du terme portant l’indélébile empreinte de son metteur en scène. A commencer par cet habile jeu sur la narration et la multiplication des points de vue, un fil rouge qui prend ici un sens tout particulier tant il sert une mise en abime des plus malicieuses. Nous n’en dirons pas plus, sachez seulement que Gone Girl contient différents niveaux de lecture. Mais au lieu de théoriser inlassablement sur les multiples occurrences que présente Gone Girl avec les autres films de Fincher, peut-être vaudrait-il mieux se concentrer sur l’aspect sensitif, émotionnel de ceux-ci. A l’image des autres films du papa de Seven, Gone Girl agi en plusieurs temps. Vient d’abord l’émerveillement devant la beauté des images, puis cette indicible impression d’apesanteur renforcée par toute une gamme d’éléments visuels et sonores. Une palette d’émotions évoluant crescendo jusqu’au final laissant le spectateur à la fois exsangue et déconcerté par le caractère totalement anti spectaculaire du film qu’il vient de voir (rappelez-vous Zodiac et son interminable mais fascinante enquête). C’est alors qu’entre en scène ce que nous pourrions appeler « le second effet kiss cool », lentement et alors que l’on a quitté la salle depuis longtemps, le film se rappelle à notre bon souvenir et commence à se faire plus prégnant dans notre esprit, les niveaux de lecture évoqués plus hauts devenant plus limpides au même titre que la force de certaines images, répliques dès lors re contextualisés pour former un tout o combien exaltant. La vue d’ensemble… enfin ! Et le film de prendre alors une toute autre dimension, de trouver des échos inattendues dans notre vie cinéphile et personnelle. Oui, ça nous saute ENFIN aux yeux : Gone Girl n’est pas seulement une claque visuelle, c’est aussi un film brillant, un diamant brut qui aura été sculpté avec attention pendant deux heures trente pour mieux apparaître dans toute sa splendeur. Mais encore pour cela faut-il prendre du recul, ne pas se laisser aveugler par l’éclat pour mieux en discerner la moindre nuance, le moindre fragment. Une sorte de système cristallin dont on s’amuse à décortiquer toutes les faces centrées pour mieux se laisser hypnotiser.

 

© 20th Century Fox

© 20th Century Fox

 

Autant d’éléments qui en font un film autre, une œuvre éminemment précieuse et intelligente qui transcende en quelques images, quelques sons, le banal thriller domestique auquel n’importe quel autre réalisateur, sans véritable regard sur le livre de Gillian Flynn, l’aurait réduit. Il faut dire que le livre de Gillian Flynn (qui a écrit elle-même le scénario du film) contenait tous les éléments propices à devenir, entre les mains de Fincher, un « petit » chef d’œuvre, une réflexion somme toute « fincherienne » sur la manipulation et la perversité, deux thèmes chers au cœur du cinéaste qui prennent ici une dimension inédite. Au delà de la simple adaptation, Gone Girl pose un regard à la fois terrifiant et plein de lucidité sur le couple et la propension de vouloir modeler l’autre pour le ou la faire correspondre à une image. Un film sur l’art de raconter ou plutôt de se réapproprier une histoire auquel Fincher confère une ironie mordante. Irrigué par un humour noir d’une rare férocité, le métrage tire à boulets rouges sur le sacro saint jeu médiatique et sa propension à plier l’être humain sous le poids de ses conventions. Mais c’est également – et on aurait tendance à l’oublier- un pari, une prise de risque, énorme pour ses deux acteurs principaux. Dans des rôles à contre emploi, Ben Affleck et Rosamund Pike brillent de mille feux, cernant à la perfection les multiples facettes de personnages beaucoup plus complexes qu’ils n’y paraissent. Incarnations mêmes de la duplicité induite par des apparences trop trompeuses, ils évoluent chacun à leur manière et au gré de leurs points de vue sur un fil tenu que le film se plait à tisser jusqu’au final proprement terrifiant.

 

 

Glaçant de par son propos incroyablement sombre et pessimiste, Gone Girl franchit un palier supplémentaire dans la filmographie o combien fascinante de David Fincher.

 
 

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