Ilan Ferry 5 - avril - 2014 Best of, Critiques

 

Un film de Kim Chapiron. Avec Thomas Blumenthal, Alice Isaaz, Jean-Baptiste Lafarge. En salles depuis le 2 avril 2014.

 

« C’est l’histoire d’une lesbienne, d’un juif et d’un versaillais… », La Crème de la crème débute comme une mauvaise blague. Malheureusement il ne s’arrête pas là !

 

 Note : 1,5/5

 

Kim Chapiron se serait-il embourgeoisé ? C’est la question que l’on peut légitimement se poser devant La Crème de la Crème , vrai/faux teen movie dans lequel l’ex sale gosse et chantre d’un certain cinéma « guerilla » suit les aventures de trois jeunes étudiants d’une des plus grandes écoles de commerce de France décidant monter un business. Rien de très original jusque là à la différence près que leur idée de génie consiste à appliquer la sempiternel loi de l’offre et de la demande aux relations hommes/femmes. En d’autre termes : faire monter la cote des élèves mâles en les faisant s’afficher avec de très belles femmes… et plus si affinités. Soit un réseau de prostitution qui ne porte pas son nom dans les murs mêmes d’une prestigieuse institution française. Ca c’est pour le coté subversif et, avouons le, plutôt bien trouvé, de cette crème de la crème au titre o combien ironique. Le revers de la médaille c’est que Paul Brickman était déjà passé par là il y a trente ans avec Risky Business dans lequel il faisait enfiler à un Tom Cruise encore débutant les baskets d’un jeune bourgeois découvrant comment gérer une maison close. Bon ok après trois décennies et l’océan Atlantique pour nous séparer de nos amis américains on peut dire qu’il y a prescription. Mais quid alors de The Social Network auquel Chapiron fait ostensiblement de l’oeil en montrant comment des étudiants s’inspirent du système de castes de leur école pour monter un fructueux business ? Peut-on encore ici invoquer l’excuse du jeune loup qui tente de donner un bon gros coup de pied dans la fourmilière ?

 

© Wild Bunch Distribution

© Wild Bunch Distribution

 

Car si sur le principe, La Crème de la Crème joue la carte du teen movie sulfureux et subversif (cf son affiche mensongère) dans la pratique c’est une autre histoire. Certes, Chapiron se dispense de tout jugement moral (et tant mieux),  mais il fait sciemment l’impasse sur cette banalisation des corps et de l’argent pour mieux dérouler un discours beaucoup plus dangereux et socialement irresponsable. Car peu importe au fond si nos requins en herbe décident de mettre en place un réseau de prostitution dans lequel la fille de la bande s’occupe de recruter les filles tandis que ses deux compères hommes cherchent des clients parmi les élèves boutonneux et geeks de leur école, tant que le beau prince versaillais est là pour embrasser la princesse prolo éprise de lui en secret. Et le film d’enfiler les clichés comme des perles avec un manque de recul qui frise parfois l’insulte. Ici les riches familles sont éclairées et ouvertes d’esprit tandis que leurs congénères prolos noient leur misère dans le silence et l’alcool. « Pardon, je ne savais pas » dit le gentil prince à sa princesse honteuse de sa condition. Une réplique, inconséquente dans le métrage, et qui cristallise les velléités socio économiques du cinéaste dont la vision sur la lutte des classes a de furieux airs de discours de NKM ! En fait ce qui choque dans La Crème de la Crème c’est surtout son manque de mordant et de vraies prises de risques  malgré un sujet pourtant fascinant. Là où Roger Avary avait su décortiquer avec férocité, pertinence et même tendresse parfois l’hédonisme désenchanté d’une certaine jeunesse dorée, Chapiron lui reste désespérément à la surface, trop englué  qu’il est dans sa fascination pour un univers à priori pas très intéressant. Reste un trio d’acteurs plutôt convaincant et fort bien trouvé de la belle et hypnotisante Alice Isaaz au charismatique Jean Baptiste Lafarge en passant par le placide mais néanmoins touchant Thomas Blumenthal. Chacun tente d’insufler un peu de vie au sein d’un ensemble désespérément plat et artificiel. Au final, La Crème de la Crème se suit comme un épisode d’une série AB Productions (version CSP +) dans lequel les jeunes protagonistes auraient décidé de s’encanailler entre deux regards langoureux. Ou comment le sale gosse de Sheitan et Dog Pound assumant pleinement son coté frondeur et parfois brouillon s’est assagi pour livrer un film s’adressant uniquement à son riche cœur de cible et à une certaine frange bobo. Dommage car notre rapport à l’argent, qu’on en ait beaucoup ou pas du tout reste universel, mais pour comprendre ça encore faut-il descendre de sa tour d’ivoire !

 

 

La loi du marché pour se substituer à la valse des sentiments,  en voilà une idée qu’elle est judicieuse encore aurait-il fallu qu’elle soit exploitée avec intelligence et finesse.

 

 



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