Ilan Ferry 8 - février - 2012 Best of, Critiques

 
Un film de Tomas Alfredson. Avec Gary Oldman, Mark Strong, Colin Firth. Sortie le 8 février 2012.

 

Gary Oldman chasse la taupe dans un film d’espionnage glaçant et exigeant. Attention, graine de chef d’œuvre !

 

Note : 4,5/5

 

Parmi la myriade d’auteurs chouchoutés par le 7eme art, John le Carré se classe parmi les plus ardus. Non pas que son style soit aussi intérieur et casse gueule que celui d’un Bret Easton Ellis, mais il faut bien reconnaître que sa foisonnante peinture du monde de l’espionnage tel qu’il l’a vu et vécu a de quoi filer le tournis. Et ce n’est pas La Taupe qui va arranger les choses. D’une austérité à faire froid dans le dos (c’est le cas de le dire) le film d’Alfredson étonne de par sa capacité à faire passer beaucoup avec très peu. Dans cet univers d’une apparente neutralité, point de répliques assassines ou de gadgets tip top, l’espion , le vrai, cultive le secret avec une parcimonie qui force le respect. Un art de la retenue qui pourra en déconcerter beaucoup mais encore une fois, c’est dans  cette fausse inaction que cette taupe se révèle diablement fascinante. Ici, les regards sont lourds de sens, les petites manies traitres et chaque mot est savamment pesé pour créer un impact maximum. Bienvenue dans le monde de l’espionnage selon le Carré !

 

Gary Oldman dans La Taupe de Tomas Alfredson

© Studio Canal

 

A l’image du sous-estimé Tailleur de Panama, La Taupe dresse le portrait désabusé d’hommes au centre d’une guerre qu’ils peinent encore à comprendre. Un conflit de bureaucraties qui broient peu à peu l’humain à force de stratagèmes calculés au millimètre près. Pas de place pour l’affect dans cet immense échiquier où chacun est un pion condamné à tomber sous l’impulsion de la raison d’Etat. Une course à la (dés)humanisation  qui exerce un doux pouvoir de fascination sur le spectateur. Du sur mesure pour Tomas Alfredson dont la mise en scène racée et clinique n’occulte pas une certaine mélancolie déjà présente dans Morse. A l’instar de son superbe film de vampires, il joue à mort sur la démystification pour mieux poser la question de l’humain et sa place au sein d’un environnement tristement sobre. Ici l’exécution est le fruit d’une mécanique dépouillée et néanmoins montrée dans toute sa complexité… ou comment cultiver adroitement l’art du paradoxe et de l’équivoque. Le grand tour de force de La Taupe ne réside donc pas tant dans la résolution de l’intrigue mais plutôt dans l’imbriquement des faits et leurs inscriptions dans un quotidien d’une terrible banalité. Eleve appliqué et doué Alfredson convoque aussi Alan J. Pakula que Zodiac non sans faire un tour du coté de Conversation secrète de Coppola.

 

Colin Firth dans La Taupe de Tomas Alfredson

© Studio Canal

 

Dense et vertigineux,  il noie le spectateur sous un déluge de personnages secondaires  pour mieux accentuer leurs caractères interchangeables. La dissolution de l’être dans le système… un constat glaçant qui donne tout son sens a cette grande entreprise de déconstruction. Les destins se jouent autour des tables enfumées d’éminences grises se toisant et dont le cinéaste extrait tout en délicatesse une forme de tension tenace qui taraudera le spectateur jusqu’au final doux amer et tristement lucide. Dès lors pas étonnant de se retrouver devant un casting aux petits oignons duquel émerge un Gary Oldman excellent en placide chasseur d’agents doubles. Calme, constamment à l’affut, il incarne un Smiley impeccable dont le calme apparent cache une tempête intérieure constamment maitrisée. Autour de lui, le reste du cast ne détonne pas, chacun apportant une nuance supplémentaire à des personnages qu’on aura tôt fait de figer au sein de l’immense toile d’araignée tissée par le duo Alfredson/le Carré. Mentions spéciales à Mark Strong et Benedict « Sherlock Holmes » Cumberbatch  tout simplement émouvant derrière leurs carapaces de soldats. C’est aussi ça La Taupe, une histoire de patriotes déchus, déconstruits, doublée d’un très beau film sur la solitude.On dit que le silence est d’or, cela n’a jamais été aussi vrai qu’ici !

 

 

Sans aucun autres artifices que sa brochette d’acteurs et la mise en scène tout en finesse d’Alfredson, La Taupe épure au maximum le film d’espionnage pour mieux lui rendre ses lettres de noblesse.

 
 

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