Ilan Ferry 3 - février - 2016 Best of, Critiques

 

Un film de Danny Boyle. Avec Michael Fassbender, Seth Rogen, Kate Winslet. Sortie le 3 février 2016.

 

Une biographie complexe et intelligente à l’image de son personnage principal.

 

Note : 4,5/5

 

En ce premier mercredi du mois de février de l’an de grâce 2016, le spectateur averti en quête d’histoire lénifiante aura le choix entre deux biopics : Chocolat (dont on ne pourra juger ici des défauts et qualités éventuelles faute de l’avoir vu) et le plus que réjouissant Steve Jobs. Sauf que Steve Jobs n’est pas un biopic, du moins pas au sens classique du terme. Non, le nouveau film de Danny Boyle est à voir avant tout comme une odyssée intérieure : celle d’un homme dont la personnalité, complexe et stratifiée, se dévoile, se dissèque, se déconstruit et se reconstruit au travers de trois actes comme autant de chapitres emblématiques de sa vie. En déstructurant au possible son récit, Boyle creuse encore davantage le sillon creusé par le formidable The Social Network en poussant son principe narratif dans ses derniers retranchements. Par là même, il explore plus en détails la relation intrinsèque entre forme et discours. Une intelligence de la mise en scène, du montage, de l’interprétation visant à sublimer l’écriture ultra-millimétrée d’un Aaron Sorkin au sommet de son art. Ici, les répliques fusent oui mais se font surtout le reflet d’une violence des échanges en milieu non tempéré. Au stoïcisme glaçant de The Social Network répond ici un bouillonnement perpétuel, parfois sous-jacent souvent éclatant, à l’image du tempérament fiévreux d’un Steve Jobs jouant littéralement sa vie à chacune de ses présentations. La structure, d’une redoutable efficacité, joue brillamment de ce faux sentiment d’anarchie dont le film se fait le porte-voix. Car la structure du film est tout sauf arbitraire, elle montre l’évolution d’un homme qui aura su au fur et à mesure de ses échecs et réussites passer du mégalomaniaque ardent au mégalomaniaque lucide et ainsi « accoucher » d’une vision. En d’autres termes : Boyle montre comment le chaos sert la création et ce à différents niveaux. Plus qu’une biographie, Steve Jobs se veut la radiographie d’une époque qui, à l’image de son personnage-titre, aura peu à peu sanctifié l’image ou comment faire de l’apparent une philosophie et de cette philosophie un mode de consommation. Steve Jobs est avant tout un film sur la quête de perfection et le parcours chaotique, erratique, épuisant, aliénant qui aura conduit à celle-ci. Loin de toute volonté hagiographique, le film de Danny Boyle explore les parts d’ombre, de lumière, d’un homme qui aura au final échappé à tous lieux commun sur le génie, de ceux qu’on adore détester.

 

Universal Pictures

Universal Pictures

 

Prisonnier de son obsession pour la perfection, l’épure, il en aura fait son mantra aussi bien côté coulisses que coté scène. Et pour donner corps et esprit à cette personnalité complexe, il fallait bien un acteur de la carrure de Michael Fassbender, à la fois monstre de charisme et monstre tout court, il incarne à la perfection les multiples couches de cet entertainer de l’informatique, tout à tour fils prodigue, ange déchu et gourou en puissance. A ses côtés, on ne peut que saluer les performances de Seth Rogen, Kate Winslet et surtout Jeff Daniels. Le premier, d’une sobriété pas si étonnante que ça, se révèle extrêmement touchant en meilleur ami floué dont la patience n’a d’égale que la loyauté, tandis que Kate Winslet bouffe littéralement l’écran dans la peau de Joanna, garde-fou mais surtout ancrage de Jobs à cette humanité qu’il tente désespérément de refouler pour arriver à ses fins. Mais c’est surtout la prestation de Jeff Daniels, incroyable de classe et de pudeur qui interpelle ici. Pourquoi ? Pour la simple et bonne raison que les liens entre son personnage et celui de Jobs cristallisent à merveille l’autre grand thème du film : la filiation. Car oui, Steve Jobs est peut-être plus que tout autre chose, un métrage sur la transmission qu’elle soit réprimée, rejetée ou acceptée. L’évolution de la relation entre John Sculley (Jeff Daniels) et Steve Jobs répondant astucieusement à celle entre Jobs et sa fille. Au déclin, à la mort symbolique d’une relation corresponds la naissance de l’autre. Autant d’éléments qui donnent au film des accents shakespeariens parfaitement visibles au détours de scènes d’une incroyable intensité émotionnelle. En pleine possession de ses moyens, Danny Boyle nous offre l’une de ses œuvres les plus matures et intelligentes, l’un de ses rares exemples où intelligence de la mise en scène et de l’écriture se répondent parfaitement pour nous offrir un modèle de storytelling à la fois très théâtrale et purement cinématographique. Indispensable !
 

L’ambivalence ou le leitmotiv d’un film comme nul autre, quelque part entre biographie dépassionnée et drame humain aux enjeux émotionnels vertigineux.

 

 

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