Ilan Ferry 25 - juillet - 2018 Best of, Critiques

 
Un film de Dong Yue. Avec Duan Yihong, Jiang Yiyan, Du Yuan. Sortie le 25 juillet 2018.
 
Un film noir visuellement somptueux aux partis pris aussi déconcertants que fascinants.
 

Note : 3,5/5

 
Grand Prix du dernier Festival International du Film Policier de Beaune, Une pluie sans fin arrive en salles charriant avec lui un titre plein de promesses pour cet été caniculaire. Premier film de Dong Yue, « jeune » cinéaste ayant fait ses armes en tant que chef opérateur, Une pluie sans fin déroule sur plus de vingt ans une traque au serial killer dans une Chine en pleine mutation. On y suit la quête obsessionnelle de Yu Guowei, chef de la sécurité d’une usine, bien décidé à retrouver l’assassin de plusieurs jeunes femmes quitte à se perdre. Bien étrange œuvre que ce film qui prend le parti d’ancrer son intrigue en 1997 quelques mois avant la rétrocession de Hong Kong et vingt ans après en 2008. Une double temporalité qui a son importance puisqu’elle renvoie à deux périodes charnières dans l’histoire du pays et dans celle de son personnage comme si les deux ne faisaient qu’un. Pour son premier long-métrage, Dong Yue nous offre une œuvre singulière, esthétiquement sublime, nimbée dans une ambiance cendrée de toute beauté. C’est la première qualité de ce polar qui convoque autant Seven que Sueurs Froides tout en creusant les sillons de la frustration et de l’obsession façon Memories of Murder. Comme références on a vu pire ! Et si Une pluie sans fin séduit ce n’est pas tant par son côté révérencieux, appliqué, que par sa manière de raconter l’histoire d’un pays par le prisme du genre. Car Une pluie sans fin n’est pas tant un polar qu’une chronique sociale sur la fin d’une ère. Ne vous attendez pas à une traque nerveuse à la The Chaser, le film de Dong Yue préfère à la hargne et au sentiment d’urgence coréenne, un sens du contemplatif, de la poésie qui ne sont pas sans rappeler certains diamants bruts comme Black Coal.
 

Wild Bunch Distribution

 

Plus proche du cinéma de Jia Zhang Ke (A Touch of Sin, Au-delà des montagnes) que de celui de Johnni To, Une pluie sans fin est un film exigeant, parfois trop long mais qui a le mérite de se situer aux antipodes des standards actuels en matière de films noirs. Une œuvre désenchantée qui au désespoir de sa première partie oppose dans sa seconde une forme de mélancolie inattendue. D’où une certaine frustration devant une narration qui peine à trouver un réel équilibre entre ces deux temporalités, privilégiant systématiquement l’avant à l’après. D’autant plus que dommage que le film dans sa dernière quarte esquisse d’intéressantes pistes, s’aventure sur des sentiers inconnus sans jamais véritablement les explorer laissant en friche un certain nombre de questionnement qui ne trouveront jamais de réponses. Pour apprécier pleinement Une pluie sans fin, il faut donc accepter d’être devant un cinéma de la frustration qui détourne les codes du film de serial killer pour dérouler un propos sociétal certes intéressant mais déjà vu dans le cinéma chinois. Une pluie sans fin n’invente rien, ne raconte rien de nouveau mais ce n’est pas ce qu’on lui demande. A l’image de la traque qu’elle déroule, le film de Dong Yue invite à se perdre, revenir sur ses pas, prendre le temps d’observer au risque de laisser échapper l’évidence. Et si l’on regrettera une tendance à privilégier la contemplation au détriment de l’intrigue, le discours à l’action, il reste un passionnant témoignage sur la fin d’une époque, d’un système dont les traces se voient peu à peu effacées sous le poids de l’eau.

 

Politique, désabusé, Une pluie sans fin prend le pouls d’un pays avec une rigueur et une froideur qui peuvent déconcerter mais qui mérite qu’on y regarde de plus près.

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