Alexis Pitallier 10 - mars - 2013 Best of, Dossiers

 

A l’occasion des sorties DVD & Blu-ray d’Holy Motors et Vous n’avez encore rien vu, voici une analyse croisée (tardive mais on se soigne !) sur la place de l’acteur dans les deux films.

 

« Le monde entier est un théâtre où les hommes et les femmes sont de simples acteurs » dit un personnage de Shakespeare dans Comme il vous plaira. Deux films de 2012 sortis récemment en DVD s’en font l’écho :  Holy Motors de Leos Carax et Vous n’avez encore rien vu d’Alain Resnais. Dans Holy Motors, Leos Carax nous embarque dans un voyage à Paris en limousine en compagnie de Monsieur Oscar qui change d’identité à chaque arrêt. Dans Vous n’avez encore rien vu, un metteur en scène de théâtre fait venir de manière posthume des acteurs pour qu’ils assistent à la captation vidéo par une troupe de théâtre amateur d’Eurydice de Jean Anouilh, pièce qu’ils ont déjà jouée sous sa direction. Ces scénarii, résumés ainsi, semblent inconsistants. Leur mise en scène révèle leur profondeur en mettant en abyme les potentialités du cinéma. Dès le prologue de Holy Motors, le ton est donné. Il est en effet question de cinéma dès les premières minutes, images fugaces d’Etienne-Jules Marey, maître de la chronophotographie et précurseur du 7ème art, et la traversée d’une salle de cinéma par un homme en pyjama. Le rêve n’est pas loin non plus, tant cette ouverture semble « lynchienne ». Le film ressemble à un rêve, celui d’un homme qui erre dans un Paris fantasmé et change de vies et d’apparence, tel une âme qui change d’incarnation. Monsieur Oscar ne serait-il pas un double onirique du rêveur du prologue ? Carax qui joue celui-ci ne se mettrait-il pas en scène pour mettre en abyme son pouvoir de cinéaste sur sa création cinématographique et le destin de son personnage principal ? Dans le film de Resnais, le destin est présent d’emblée par la tragédie grecque d’Orphée et Eurydice que la pièce d’Anouilh revisite. Il en est de même pour le cinéma et le rêve. Habitués pour la plupart à sa filmographie, les acteurs qui y incarnent les comédiens invités du metteur en scène sont dans leur propre rôle. Après leur arrivée dans la maison de leur hôte décédé, ils sont réduits à notre état : celui de spectateurs de la mise en scène de la troupe d’amateurs. C’est quand ils se mettent à répéter le texte dit par les comédiens qui reprennent leurs rôles que le rêve fait son entrée ; la salle de projection se change à l’aide d’un mélange de fondu enchaîné et de surimpression en décors de la fiction racontée par la pièce. Les acteurs ne sont plus là en tant qu’acteurs et spectateurs mais en tant que leurs personnages qu’ils ont incarné dans le passé. C’est ici que l’intertitre, qui fait référence à celui de Nosferatu de F.W. Murnau, prend tout son sens : « Ils passèrent le pont et les fantômes vinrent à leur rencontre ». Le pont ne serait-il pas celui qui mène de la réalité à la fiction ?

 

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La mise en abyme de la nature de l’acteur, présente dans Vous n’avez encore rien vu, est capitale dans Holy Motors. Car qui est Monsieur Oscar si ce n’est un acteur ? Acteur fétiche de Carax, Denis Lavant qui le joue y endosse plusieurs rôles. A chaque rendez-vous, il se maquille, change d’apparence. Ce changement de personnages est inclus dans l’histoire puisque c’est son personnage qui en change. Lieu de transition où il ne joue pas de rôle à part le sien, la limousine qui le conduit de vie en vie est sa cabine d’essayage où il opère les gestes pour se transformer. Ces gestes détaillés par des plans quasi-documentaires nous donnent l’impression d’assister à un extrait du making-of du film dans lequel nous suivons la préparation de Denis Lavant avant chaque rôle. D’ailleurs, il pourrait aussi s’agir du making-of de Merde, le court-métrage que Carax a réalisé pour le film Tokyo ; Lavant en a gardé le personnage principal parmi ceux joués par Oscar. Ses aventures séparées par ces scènes de métamorphose construisent des films dans le film qui s’enchaînent au fur et à mesure de ses incarnations. Les personnes avec qui il entre en interaction pendant ces « sketchs» sont majoritairement des « acteurs » comme lui qui changent de personnage selon les histoires. Cependant, ses personnages semblent tous avoir un passé. Reprend-il chaque jour les mêmes rôles pour vivre par intermittence plusieurs films ou vies en continu ? La scène la plus représentative sur ce plan-là est celle où il joue un vieil homme sur son lit de mort avec une « actrice » qui incarne la nièce de celui-ci. Ils semblent avoir un passé commun très fort mais c’est une illusion : il se lève après la mort de son personnage et ils expriment leur joie d’avoir pu jouer ensemble pour la première fois. La nature double de l’acteur/personnage se retrouve également au début de cette scène quand il répète en dormant des extraits de textes appartenant à ses précédents rôles. Le film pourrait traiter de la réincarnation, ses anciens personnages peuvent être comparés aux vies antérieures dont il se souviendrait à travers ses rêves…

 

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Dans Vous n’avez encore rien vu, ce jeu acteur/personnage est présent sous une autre forme, des comédiens jouent tour à tour les personnages d’Eurydice et leur propre rôle. Resnais pousse ce jeu jusqu’à faire interpréter Orphée et Eurydice par deux couples d’acteurs différents, Pierre Arditi-Sabine Azéma et Lambert Wilson-Anne Consigny. Cette astuce, qui s’explique par le fait qu’ils se sont succédés dans ces rôles, permet par l’utilisation du split-screen de nous faire suivre de temps en temps la même scène avec ces deux couples. Outre la différence de jeu que nous pouvons évaluer, nous pouvons comparer ces personnages, comme ceux d’Holy Motors, à des âmes qui changent de corps. Resnais joue également avec les espaces, mélangeant les images d’Eurydice qu’ils incarnent et celles de la vidéo qu’ils regardaient. Les trois espaces (la salle de projection, l’espace de la fiction et celui de la vidéo) ne font plus qu’un dans lequel les comédiens professionnels et les comédiens amateurs se donnent la réplique malgré l’écran qui les sépare. S’en dégage une atmosphère fantastique, exacerbée par l’irréalité des décors rajoutés par ordinateur et les apparitions et disparitions de personnages à la Méliès.

 

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Les films de Carax et Resnais ont en commun la mise en abyme du cinéma, une réflexion sur l’acteur et expriment la nostalgie de plusieurs choses. Celle du cinéma, tout d’abord. Si Monsieur Oscar et ses collègues sont des acteurs, où sont les caméras qui les filment ? La scène entre Oscar et l’homme à la tache de vin (joué par Michel Piccoli qui joue également dans le film de Resnais) et la scène finale des limousines permettent de comprendre le titre du film. Les caméras qui étaient plus grandes que les hommes au début du cinéma ont rapetissé avec le temps jusqu’à ne plus être visibles du tout. Les moteurs de ces caméras et les bobines argentiques ne sont plus, remplacées par le numérique. Il n’y a plus d’ « holy motors ». Dans le film de Resnais, la nostalgie est celle du passé. Les comédiens répètent le texte en tant que spectateurs pour revivre les rôles qu’ils ont joué pour leur ami afin que lui et le passé ne disparaissent jamais. Dans Holy Motors, cette nostalgie du passé est surtout visible dans la scène d’errance dans une Samaritaine fantôme entre Oscar et une autre « actrice » incarnée par Kylie Minogue. Ils s’échappent entre deux rôles et deux histoires et nous comprenons qu’ils ont réellement vécu ensemble, se sont aimés et ont perdu un enfant. C’est la seule fois où les sentiments qui sont d’habitude joués sont vraiment réels.

 

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C’est pour finir la nostalgie d’un monde avant la société du spectacle, de plus en plus puissante grâce aux caméras invisibles. Le monde semble être réellement devenu un théâtre ou un film dans lequel nous sommes tous acteurs sans le savoir, filmés par des caméras devant lesquelles la réalité est obligée de se travestir pour donner du spectacle et produire du sens. C’est de cette société-spectacle que semble être prisonnier Oscar. Il est obligé de vivre à travers ses personnages sans réellement vivre sa vie pour des spectateurs et des instances supérieures invisibles. Michel Piccoli semble représenter ces instances supérieures qui le rappellent à l’ordre, comme c’est le cas du personnage de Mathieu Amalric dans Vous n’avez encore rien vu. Personnification du destin ou de la Mort, il apparaît aux amants d’Eurydice pour leur rappeler qu’ils ne peuvent échapper au destin qui les mène vers la fin de leur histoire d’amour ou vers la mort. Ce sont de toute façon des personnages de la fiction dont Anouilh et Resnais sont les maîtres, comme Leos Carax est le maître d’Oscar dans Holy Motors … Ce sont eux, les instances supérieures qui régissent la vie des personnages. Et nous, ne serions-nous pas des personnages prisonniers d’un destin décidé par une force qui nous dépasse dont nous devons nous libérer ? Telle est là question …

 

Holy Motors disponible en DVD & Blu-Ray depuis le 06 novembre 2012 chez Potemkine
Vous n’avez encore rien vu disponible en DVD & Blu-Ray depuis le 29 janvier 2013 chez Studio Canal

 

 

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