Alexis Pitallier 7 - avril - 2014 Best of, Dossiers

 

Darren Aronofsky fait partie d’une nouvelle génération de réalisateurs, apparue dans les années 90, qui bousculèrent les règles d’Hollywood, comme l’ont fait pendant les années 60 et 70 les réalisateurs du Nouvel Hollywood (Brian De Palma, Martin Scorsese…). Christopher Nolan, Paul Thomas Anderson, David Fincher, le français Michel Gondry et d’autres encore ont comme leurs pairs fait en sorte de remettre l’artiste au cœur du système en se battant contre les studios. Jouant avec les genres et avec les règles de narration (en illustrant parfois des scénarii tortueux), ils se servent du cinéma comme terrain d’expérimentations visuelles et sonores, dans lequel ils n’hésitent pas à refléter pour certains les procédés cinématographiques. Dans son premier film, Pi, thriller mathématique et métaphysique en noir et blanc tourné comme un film expérimental, on voyait déjà le potentiel d’Aronofsky. La suite de sa filmographie ne l’a pas démenti. Le petit génie de Brooklyn a réussi à développer à travers cinq films, presque tous récompensés dans des festivals, un univers cohérent, viscéral et riche. Cohérent car on lui trouve des thématiques et des obsessions récurrentes dans son œuvre. Cette cohérence est renforcée par Clint Mansell qui compose la musique de tous ses films et participe à son identité. Toutes ses compositions se gravent dans nos mémoires et nous évoquent des sensations et des images liées au film à chaque fois qu’on les entend. Viscéral dans le sens qu’il nous fait ressentir grâce à la mise en scène, le montage et la bande-son les tourments et sensations des personnages. Il est capable aussi de produire des images d’une fulgurance poétique comme dans The Fountain. Riche parce que ce cinéma de sensation est aussi un cinéma rempli d’interrogations, parfois métaphysiques, psychanalytiques et philosophiques. Cette richesse vient peut-être du fait qu’il manipule les genres comme il le désire, les mélange jusqu’à en faire des films hybrides. Le fantastique est le genre qu’il emprunte le plus souvent. Il l’utilise pour parler de sujets qu’il ne pourrait pas aborder autrement et/ou pour nous questionner sur la réalité de ce que vivent les héros en nous faisant partager parfois leurs rêves, leurs fantasmes. Ce n’est pas le cas dans The Wrestler, seule incursion dans le drame entièrement réaliste, filmé avec des plans quasi-documentaires. Après cette exception, Aronofsky retourne au fantastique avec l’excellent Black Swan, sorte de film-somme reprenant beaucoup des thématiques qui lui sont chères.

 

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A l’heure de la sortie de Noé, son  6ème film, il semble nécessaire de revenir sur quelques-uns des thèmes « aronofskiens »… Nous en retiendrons 4 : la quête, la folie, la confusion entre réalité et fiction et le rapport du personnage à son corps. En route pour un petit tour dans les obsessions d’un cinéaste déjà culte… Mais avant tout, un point sur sa filmographie…

 

 

 

 Filmographie

 

1)    Pi (1998) : Max Cohen est un brillant mathématicien qui pense que tout peut être mis en équation et cherche à décoder la formule numérique qui se cache derrière le marché des changes. Il tombe par hasard sur une suite de nombres qui attirent la convoitise de Kabbalistes juifs et d’une femme de Wall Street.

 

2)    Requiem For A Dream (2000) : Le film suit la spirale infernale dans laquelle tombent Sara, addict à la télévision, son fils Harry et les amis de celui-ci, toxicomanes comme lui. D’après le roman de Hubert Selby Jr. « Last Exile To Brooklyn ».

 

3)    The Fountain (2006) : L’histoire raconte alternativement le combat d’un homme sous différentes incarnations (Tomàs le Conquistador, Tommy le médecin et Tom l’astronaute) pour sauver la femme qu’il aime à trois époques différentes (1500, 2005 et 2500).

 

4)    The Wrestler (2008) : Randy « The Ram » Robinson est une ancienne star du catch. Après avoir été interdit de combat à la suite d’une crise cardiaque, il va tenter de renouer avec sa fille et de vivre une histoire d’amour avec une amie strip-teaseuse.

 

5)    Black Swan (2011) : Nina, danseuse au New York City Ballet, est choisie pour jouer le cygne blanc dans « Le lac des cygnes » de Tchaïkovski. Prisonnière d’une mère possessive, trop sage, elle n’arrive pas à s’épanouir pour jouer le cygne noir. Un rôle que pourrait très bien lui ravir Lily, une nouvelle dans la troupe…

 

6)  Noé (2014) : Libre adaptation de l’histoire biblique du Déluge et de l’Arche de Noé.

 

 

 

Thématiques et obsessions

 

 

1)    La quête et ses dangers

C’est l’un des thèmes communs à tous les films. Tous les personnages sont en quête de quelque chose. Dans Pi, c’est celle de la Connaissance. Persuadé que tout obéit à des séquences de chiffres, le héros cherche à expliquer le fonctionnement de l’univers. Quand il tombe sur une suite de chiffres qui constitueraient selon des kabbalistes le véritable nom de Dieu, il pense être l’Elu, le Messager. Mais la connaissance ne doit pas être atteinte par un non initié… Dans Requiem For A Dream, les jeunes sont à la recherche de paradis artificiels accessibles par les drogues. Sara cherche la célébrité et fait tout pour passer dans son émission télévisée préférée. Le catcheur de The Wrestler désire le retour d’une gloire passée et une seconde chance avec sa fille. La quête de The Fountain ressemble à celle de Pi. On peut parler dans les deux cas de quête initiatique. A travers les époques, le héros cherche par tous les moyens à empêcher un événement faisant partie de l’ordre des choses et contre lequel l’homme ne peut rien : la mort. C’est pourquoi le Conquistador est en quête de l’Arbre de Vie et que le médecin cherche un remède pour sauver sa bien-aimée du cancer. La danseuse de Black Swan recherche la perfection dans son art comme dans sa vie. Elle cherche à se libérer d’une mère castratrice et puritaine qui l’empêche de s’affirmer et de devenir femme pour pouvoir jouer la créature-symbole : le cygne noir qui correspond plus à la personnalité de sa rivale Lily. Ce qui ne sera pas sans conséquences… Aronofsky semble montrer à travers ses films que chaque quête, comme dans les contes initiatiques, a ses dangers. Elle peut mener à la perte de ceux qui la mènent si l’objet est inatteignable ou si ils sont fragiles. Dans ce cas, elle peut conduire à la folie…

 

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2) La folie

La folie, qu’elle soit présente sous la forme de paranoïa ou de schizophrénie, menace Max dans Pi, Sara dans Requiem For A Dream et Nina dans Black Swan. Les troubles vécus par Max peuvent s’expliquer par son intelligence supérieure. Paranoïaque, il ne fait confiance qu’ à son ancien professeur et seul ami. Tout ce que nous voyons vient de son point de vue. Nous ressentons ses migraines, sommes témoins de ses rêves et de ses hallucinations. Il est donc parfois difficile d’accorder du crédit à certaines scènes qui pourraient bien sortir de son imagination… Il rappelle en cela le mathématicien schizophrène John Nash dont Ron Howard a raconté la vie dans le film Un Homme d’exception. Sara finit par perdre pied. Elle détruit sa santé mentale et physique par un régime pour entrer dans la robe qu’elle veut mettre à l’émission. Elle est victime d’hallucinations, le frigo qui rugit, par exemple. Quant à Nina, sa quête de la perfection et de sa sensualité entraîne une « cassure » à l’intérieur de sa propre identité. Elle englobe ce qu’elle perçoit de la personnalité de Lily pour en faire son double maléfique qui joue le même genre de rôle que celui incarné par Brad Pitt dans Fight Club. Cette idée du Double est d’ailleurs illustrée par les nombreux plans de miroir. Le point de vue de Nina, illustré par la mise en scène, envahit la réalité qui en devient perturbée et incertaine. Le doute envers elle s’installe en nous à tel point qu’on ne sait parfois pas quel crédit accorder à ce que nous voyons de manière fugace (un reflet différent sur un miroir, des figurantes avec le visage de Natalie Portman). L’ inquiétante étrangeté finit par nous envahir. Parfois à renfort de scènes choc, Aronofsky arrive tellement à nous faire ressentir la folie du personnage qu’il fait de Black Swan l’un des films les plus perturbant sur ce sujet.

 

Nathalie Portman dans Black Swan de Drarren Aronofsky

Nathalie Portman dans Black Swan de Drarren Aronofsky

 

 

 

3) La confusion entre la réalité et la fiction

The Fountain et Black Swan opèrent une mise en abyme de la fiction, c’est-à-dire une fiction à l’intérieur de la fiction qu’est le film. Dans The Fountain, il s’agit du livre que Izzi écrit à partir de sa vie et de ses croyances. Toutes les scènes en 1500 en font partie, tandis que les contemporaines sont les seuls réelles. Elle donne à Tommy le rôle du Conquistador qui doit la protéger ainsi que l’Espagne, menacées par le Grand Inquisiteur, symbole du cancer qui la ronge. Après sa mort, Tommy en reprend l’écriture, imaginant qu’elle s’est réincarnée dans un arbre qu’il conduit vers une étoile mourante pour qu’elle puisse renaître. Le repère entre les trois intrigues n’est pourtant pas évident au premier abord. Celles-ci s’imbriquent de telle manière qu’on ne sait pas tout de suite à quelle temporalité et à quel degré de réalité elles appartiennent. Nous pensons d’abord que l’intrigue futuriste est la seule réelle et actuelle et que tout le reste n’est que la projection de ses souvenirs dans son vaisseau-bulle. Le montage qui provoque cette hésitation rapproche les espaces/temps, à travers des correspondances et des analogies visuelles entre des éléments de chaque histoire. A travers ce montage et ce découpage qui nous font penser qu’il s’agit d’une histoire d’amour qui traverse les siècles, le réalisateur joue avec la narration et nous montre l’utilité de la fiction littéraire (le roman de Tommy et Izzi) qui aide à accepter la mort en lui donnant une dimension spirituelle. La fiction à l’intérieur de Black Swan, outre celle construite par Nina par sa folie, est bien entendu « Le Lac des Cygnes ». Nous pouvons trouver dans l’histoire développée par le ballet le même genre de rivalité que celle entre Nina et Lily. Le cygne blanc et le cygne noir, qui se disputent l’amour du prince, peuvent être vus comme une métaphore des danseuses qui se battent pour avoir la considération du metteur en scène. Il peut s’agir aussi du combat à l’intérieur de l’héroïne entre la Nina-petite fille et la Nina-femme… Pendant la représentation, réalité et fiction se mélangent jusqu’à ne faire plus qu’une. Nina s’imagine achever sa transformation en cygne noir quand elle l’interprète sur scène. Comme dans les films correspondant à la même thématique, la fiction peut être néfaste si elle est prise pour la réalité… Notons que le mélange réalité/spectacle est aussi présent dans The Wrestler à travers les combats truqués…

 

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4) Le rapport au corps

Tous les personnages d’Aronofsky ont un rapport particulier avec leur corps. Certains le martyrisent pour arriver à leur fin. Dans Requiem For a Dream, l’addiction d’Harry à la drogue et la recherche du bonheur artificiel sont tellement fortes qu’il transforme son bras en un corps étranger monstrueux, victime de la gangrène, qu’il faudra amputer. Dans The Wrestler, Randy, comme les autres catcheurs, s’inflige lui-même des blessures pour le spectacle. C’est pour cela que la strip-teaseuse le compare à Jésus vu par Mel Gibson dans La Passion du Christ. Il souffre pour la foule comme le Christ à des fins cathartiques. Il accepte cette souffrance pour satisfaire l’envie de sang des spectateurs et les purger ainsi de leur violence, comme le Christ l’a fait pour laver les péchés du monde. Le corps n’a pas ici uniquement une signification inhérente au film. C’est le corps de Mickey Rourke qu’on voit. Un corps massif meurtri par des années d’excès qui ont fait subir à celui de sa jeunesse une véritable transformation. C’est en lui donnant le rôle de ce personnage qui cherche la rédemption qu’Aronofsky permet à l’acteur de retrouver la reconnaissance. Cette violence infligée au corps se trouve aussi dans Black Swan et The Fountain. Nina violente son corps constamment en déformant ses pieds avec les ballerines et en s’imposant un régime sévère pour son art. C’est par amour que Tommy se mutile en se gravant à même la chair l’empreinte de son alliance qu’il a perdue, gardant ainsi le symbole du lien qu’il avait avec Izzi. Un lien fort entre le corps et l’esprit s’exprime également dans les films du réalisateur. Dans Pi, Max se rend compte qu’il a une excroissance au niveau du crâne. En détruisant cette excroissance avec une perceuse, il perd son génie et  trouve la paix en devenant un homme ordinaire. Le lien entre ce corps étranger et l’origine de son génie est donc indéniable. Impossible cependant de dire si son génie vient de ce corps étranger ou si c’est son génie qui s’est matérialisé ainsi. Dans Black Swan, la métamorphose très « cronenbergiennne » de Nina en cygne, impossible de ne pas penser à La Mouche, est une manifestation de son esprit torturé. Aronofsky fait de nous les témoins de sa métamorphose en nous faisant partager ses hallucinations.

 

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A travers le fantastique et la métaphore, la plupart des films d’Aronofsky font référence à des croyances spirituelles et mystiques. Dans Pi, Max cherche la connaissance à travers les nombres afin d’expliquer l’univers. Dans The Wrestler, Randy est comparé à Jésus par son amie. Dans The Fountain, la référence à la Bible et à la mythologie maya sont en filigrane dans l’histoire. On peut voir dans Black Swan la lutte du bien et du mal (le cygne blanc, symbole de pureté et le cygne noir, symbole du péché et des ténèbres). Avec Noé, le cinéaste traite frontalement d’un passage de la Bible et nous en donne sa lecture. Doit-on s’en inquiéter ? Reconnaîtrons-nous quand-même la patte aronofskienne ? Réponse le 9 avril.

 

 

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