Alexis Pitallier 2 - mars - 2016 Best of, Dossiers

 

A l’occasion de la diffusion du documentaire Les Mondes de Philip K.Dick ce soir à 22h35 sur Arte, Cinevibe vous propose une plongée dans l’esprit foisonnant de cet auteur culte qui n’a pas fini d’inspirer les cinéastes.

 

1/ Introduction : Dick, plus vivant que jamais

 

34 ans après sa mort, Philip K. Dick (1928 – 1982) est toujours vivant, du moins par son actualité. En 2015, les premières saisons des séries The Man of The High Castle et Minority Report ont fait irruption dans les salons américains. La Filmothèque du Quartier Latin a profité de la sortie au cinéma de la version Final Cut de Blade Runner pour projeter Minority Report, Total Recall, A Scanner Darkly et Planète hurlante. Nul doute que 2016 et les prochaines années seront « dickiennes ». Nous attendons la suite de Blade Runner réalisée par Denis Villeneuve (cf. news). L’adaptation de l’immense Ubik ne semble pas prête de voir le jour, Michel Gondry est le dernier à y avoir renoncé. Les éditions « J’ai Lu » continuent de rééditer ses romans et nouvelles. Pour célébrer l’anniversaire de sa mort le 2 mars 1982, Arte offre en partenariat avec Nova Production et Darjeeling une programmation spéciale Dick. Le très bon documentaire Les mondes de Philip K. Dick de Yann Coquart, dans lequel les proches de l’écrivain témoignent et où l’on voit des extraits de la conférence qu’il a donnée à Metz en 1977, sera diffusé sur Arte ce mercredi 2 mars. Cette diffusion est accompagnée par un jeu vidéo, Californium, qui s’inspire de l’univers de l’écrivain et dont les premiers épisodes sont téléchargeables gratuitement, et d’un court-métrage en réalité virtuelle, I, Philip, qui adopte le point de vue du robot à l’effigie de l’auteur. Cette programmation très intéressante est l’occasion de découvrir ou redécouvrir l’œuvre et les thématiques de ce maître de la SF et leur adaptation au cinéma.

 

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2/ My Philip K.Dick in a box !

 

Philip K. Dick a écrit plus de 40 romans et de 120 nouvelles, dont une dizaine ont été adaptées au cinéma et en séries. « Les Androïdes rêvent-ils de moutons électriques ?», « Souvenirs à vendre » et « Rapport minoritaire » sont devenus les films cultes Blade Runner, Total Recall et Minority Report. Parmi les autres adaptations, nous trouvons des bons films, L’Agence et A Scanner Darkly tirés respectivement de la nouvelle « Rajustement » et du roman « Substance Mort », de bonnes séries B, Planète Hurlante tiré de « Nouveau modèle », et de vrais ratages, Total Recall, mémoires programmées. Certaines ne sont même pas arrivées dans nos salles françaises, comme Impostor, Natural City (adaptation sud-coréenne de « Les androïdes rêvent-ils de moutons électriques ? »), et Radio Free Albemuth. L’univers de l’écrivain n’a jamais cessé d’inspirer des réalisateurs et des scénaristes, comme Peter Weir et Andrew Niccol qui ont eu l’idée de Truman Show en lisant « Le Temps désarticulé ». Les films qui reprennent les thèmes chers à l’auteur sont si nombreux qu’un sous-genre a été inventé pour les cataloguer : le film dickien. Dark City, Ouvre les yeux et la trilogie Matrix en font notamment partie. Dick a aussi fait l’objet de vrais-faux biopics peu connus, tels que Your Name Here de Matthew Wilder avec Bill Pullman, projeté uniquement dans des festivals. Dommage que l’on entende plus parler de The Owl in Daylight que Terry Gilliam voulait réaliser avec Paul Giamatti dans le rôle de l’écrivain… Pourquoi cet engouement pour cet auteur qui, de son vivant, n’avait pas le succès qu’il a aujourd’hui ? Le côté visionnaire de son œuvre peut-il être une réponse ? Certaines des thématiques qui lui sont chères, l’avenir de l’humanité et de notre société, la valeur de l’être humain par rapport à la machine, font écho à nos préoccupations actuelles et, certainement, de demain. Notre monde semble prendre le même chemin que dans « Le Dieu venu du Centaure » et dans « Les androïdes rêvent-ils de moutons électriques ? » où la Terre est devenue tellement inhabitable à la suite du réchauffement climatique ou d’une guerre nucléaire que la plupart des humains la quittent pour aller vivre sur d’autres planètes. Les machines continuent de remplacer l’homme avec l’automatisation. Peut-être qu’on aura affaire un jour à des robots taxis comme dans « Souvenirs à vendre ». La société dépeinte dans ses récits d’anticipation est proche de la nôtre : une société à la Big Brother, un état policier qui épie nos faits et gestes par tous les moyens possibles : géolocalisation, caméras de surveillance, données personnelles… Les algorithmes utilisés par la police de Los Angeles pour prédire le lieu des crimes et identifier les « précriminels » nous évoquent les Préflics de Minority Report. La série Person of Interest surfe sur le même sujet.

 

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3/ La réalité est une question de point de vue

 

La question sur la valeur de la réalité qui nous entoure est le thème qui définit le mieux son œuvre. Ce thème dickien par excellence est peut-être la principale raison du lien si fort entre son univers et le cinéma. Depuis toujours, le 7e art interroge notre rapport au réel. A l’époque de l’expressionnisme et du cinéma classique hollywoodien, les rêves et les délires des personnages étaient facilement distinguables de ce qui se déroulait dans le monde réel grâce à des décors ultra stylisés et un montage qui reprenait la logique des rêves. Cette distinction disparaît quand la modernité arrive dans le cinéma américain influencé par la Nouvelle Vague dans les années 60 et par le Nouvel Hollywood dans les années 70. Le réel, montré par l’image qui adopte la vision subjective du personnage, peut être totalement faux et n’être qu’illusion (rêves, fantasmes, imagination), comme chez Brian De Palma. Ce basculement peut s’expliquer par l’éclatement des repères provoqué par l’assassinat de JFK, la guerre du Viêt-Nam, et le scandale du Watergate. Le Mal était dans l’Amérique. Cette tendance du cinéma à jouer avec le réel en se servant des outils que sont le scénario, la mise en scène et le montage, est toujours présente. Elle nous met en garde contre la réalité de notre monde envahi par l’image et le virtuel (la réalité virtuelle, les réseaux sociaux, les sites de rencontre). Voilà pourquoi on pourrait presque dire que ce cinéma est fait pour adapter les interrogations de Philip K. Dick. Celui-ci s’est toujours posé des questions sur la réalité de notre monde et de ce qu’il vivait. Traumatisé par la mort de sa sœur jumelle alors qu’ils étaient bébés, il avait fini par se demander, comme le héros de « Ubik », si ce n’était pas lui qui était mort et elle vivante. Serait-il comme Joe Chip dans le monde de la semi-vie dans lequel on plonge les esprits des mourants pour communiquer avec eux ? Il peut s’agir aussi d’une illusion créée de toute pièce par une entité.

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Dans ses angoisses, Dick pensait que nous étions enfermés dans un monde illusoire superposé au monde réel qui est celui de la Rome antique du Ier siècle après JC. C’est ce que l’on voit dans « Les Pantins cosmiques » où des divinités à la Lovecraft ont superposé sur la surface du monde réel, une petite ville américaine, une autre réalité. Dans «Le Temps désarticulé», le héros croit vivre dans une banlieue américaine des années 50 alors qu’il est dans un décor créé de toute pièce pour lui seul. Paranoïaque, il était persuadé que le gouvernement manipulait ses concitoyens. Le cambriolage de son domicile était dû selon lui à la CIA ou au FBI pour lire ses écrits afin de voir s’ils ne révélaient pas des secrets. Il avait souvent des hallucinations visuelles et auditives. Il se posait aussi des questions sur la validité de ses propres souvenirs. Le point de départ de l’intrigue du « Temps désarticulé », le héros veut allumer la lampe de sa salle de bain en tirant sur un cordon qui n’a jamais existé, vient d’un événement véridique. A cause de l’ingérence de drogues puissantes, les personnages de «Substance Mort » et du « Dieu venu du Centaure » sont dans l’incapacité de distinguer ce qui est réel et ce qui fait partie de leur imaginaire. Dick s’est certainement inspiré de ses expériences avec les drogues (méthamphétamines, LSD, etc…) pour décrire leur état. Il croyait aussi aux théories sur les mondes parallèles dans lesquels le cours de l’Histoire est différent. Dans « Le Maître du Haut-Château », l’Allemagne et le Japon ont gagné la Seconde Guerre Mondiale. Le doute dickien concerne aussi les êtres humains : toute personne peut être une machine conçue pour tuer (« Nouveau modèle ») ou un androïde qui s’ignore (« Les androïdes rêvent-ils de moutons électriques ? »).  Toutes ces questions sur la réalité des êtres et des choses sont abordées dans la plupart des adaptations de ses écrits. L’influence des drogues est visible dans A Scanner Darkly. Le héros flic qui a infiltré un groupe de toxicos a du mal à distinguer ce qui est réel de ses hallucinations à cause de la drogue Substance M. La rotoscopie utilisée pour le film ajoute un effet de flottement qui correspond bien au point de vue du personnage. Rien ne dit non plus que les héros ne sont pas plongés dans leurs rêves ou dans leur délire. Dans Total Recall, le doute nous prend quand Douglas Quaid reçoit la visite d’un homme de chez Rekall qui prétend que tout ce qu’il a vécu depuis son départ est un rêve. La fin ouverte du film nous laisse dans l’incertitude.

 

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4/ Conclusion : J’ai la mémoire qui flanche !

Blade Runner et Total Recall nous interrogent sur l’identité de la personne et la validité de ses souvenirs. Les scientifiques de Blade Runner ont implanté aux Réplicants la mémoire de personnes réelles pour leurs faire croire qu’ils sont humains. Dans Total Recall, Quaid découvre que tout son passé n’est qu’une invention issue de souvenirs implantés. La confusion entre les êtres humains et les machines qui en ont l’apparence est présente dans Planète hurlante où il est impossible de distinguer les humains des Hurleurs. La paranoïa que cette confusion provoque est aussi visible dans Impostor où un scientifique est accusé d’être un robot humanoïde qui a pris sa place pour faire exploser la bombe qu’il a dans son corps.  La réalité peut aussi être manipulée. C’est le cas dans Minority Report où les responsables de Précrime bombardent les rues de Washington de messages vantant l’infaillibilité du système alors que c’est un mensonge. Qu’en est-il si l’image est trafiquée ou si ce qu’elle montre est le produit d’une mise en scène ? Cette impossibilité de faire confiance aux images rappelle les films du Nouvel Hollywood. Dans ceux-ci, le réel a besoin d’être déchiffré et stoppe l’action des personnages qui sont obligés d’analyser la situation avant de pouvoir agir. Ainsi, dans Minority Report, les préflics analysent les images venant des précogs avant de prendre une décision. Dans Blade Runner, Deckard trouve la piste d’un des Réplicants en analysant les détails d’une photo. Dans Next tiré de la nouvelle « L’Homme doré », le personnage joué par Nicolas Cage étudie grâce à son don de voyance qui ne dépasse pas 2 minutes toutes les conséquences de ces différents choix avant de trouver la meilleure façon d’agir.  L’œuvre de Dick exprime un besoin de fiction et d’illusion pour appréhender le réel qui n’aurait pas de sens en lui-même. Comme Socrate et Platon, l’auteur a toujours été persuadé que le sens (l’essence) des choses se trouvait au-delà du sensible, dans le monde des Idées. Cette absence de sens disparaît si l’on pense qu’une entité au-dessus de nous régit toute chose. Qui nous dit que notre vie n’est pas tracée d’avance selon un Plan, comme c’est le cas dans L’Agence ? Mais cela voudrait dire aussi que nous ne sommes pas libres. Par les questions fondamentales qu’elle pose, l’œuvre de Dick sera toujours d’actualité.

 

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Si vous voulez en savoir plus sur sa vie et son œuvre, il est vivement conseillé de lire « Le Petit guide à trimbaler de Philip K. Dick » d’Etienne Barillier chez ActuSF et « Je suis vivant et vous êtes morts » d’Emmanuel Carrère chez Points.

 

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