Leslie Guyomard 17 - novembre - 2012 Best of, Dossiers

 

Le vampire est-il victime ou garant de son évolution au cinéma ? La sortie – et le succès assuré – de Twilight : Episode 5 sont l’occasion de relancer le débat. Pour comprendre de quoi il en retourne, nous commencerons par prendre le taureau par les cornes ou, suivant le contexte, notre suceur de sang par les canines. Enfin façon de parler… du statut originel d’un objet bien obscur. Malgré l’extrême popularité du mythe vampirique, peu de mortels connaissent la légende qui a donné naissance à cet être ambivalent, aussi monstrueux que séduisant. Selon une interprétation d’inspiration chrétienne, il revêt les traits de Caïn, l’un des trois fils d’Adam et Eve, qui s’associe au Diable et commet le péché ultime du fratricide. Pour le punir de l’assassinat d’Abel, Dieu le condamne à s’abreuver de sang et à redouter à jamais les rayons du soleil. Après des siècles d’errance, il apprend qu’il peut parer la solitude de son immortalité en nourrissant ses proies de son sang et génère ainsi la première génération de vampires, puissantes créatures aux capacités surnaturelles. Ce qui nous ramène à nos moutons ou à nos suçons. A première vue, le septième art nous renvoie et nous déforme cette image manichéenne du vampire. Murnau le considère dans Nosferatu comme un redoutable prédateur tandis que la saga Twilight ne retient que l’attirance magnétique que les humains manifestent envers ces morts vivants. Entre ces deux pointures d’un genre cinématographique à part entière, un monde. Décryptage. En 1922, Friedrich Murnau ignore qu’il s’apprête à lancer, grâce à la popularité du cinématographe, une mode sans précédent. En s’attaquant au mythe du « Nosferat », le réalisateur emblématique de l’expressionnisme allemand, ce courant phare qui emprunte à l’art pictural son clair obscur et ses formes géométriques, nous dépeint un être maléfique sans réelle conscience qui s’en prend aux plus faibles. Dotée d’ongles acérés comme les griffes d’un félin, l’ombre effilée de Max Schreck dévore une belle au bois dormant et marque au fer rouge nos mémoires de cinéphiles. Dans la même « veine », Bela Lugosi tient neuf années plus tard le rôle titre dans le film éponyme de Tod Browning et laissera son empreinte, indélébile. Au travers d’une ressemblance physionomique avec Christopher Lee, tête d’affiche du Cauchemar de Dracula en 1958, il permet à de nouveaux visages angulaires au regard pénétrant de s’imposer sur le devant de la scène et reste à ce jour LE représentant absolu de Dracula.

 

Christophe Lee dans Le Cauchemar de Dracula de Terrence Fisher

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Pour autant, le vampire n’est-il qu’une caricature indémodable d’un ani-MAL sanguinaire ? L’interprétation que délivre Francis Ford Coppola du personnage de Bram Stoker en 1992 est tout autre. Dracula se présente à première vue comme un vieillard inoffensif mais dissimule au-delà des apparences un lourd – et guère si lointain – passé d’actes de barbarie et de débauche. Assez « trash », le plus célèbre Comte que l’Histoire ait jamais connu représente à lui seul un exercice de style, un hymne à l’esthétique néo-gothique si originale du metteur en scène. Grâce à ce pontife du cinéma indépendant US, le protagoniste devient un être fantasque, cruel, affublé d’une sexualité débordante car déçu (voire déchu) en amour. Cette image d’Épinal d’un « Drakul » – soit Dragon ou Diable en Moldavie – dans tous ses excès vaut à Coppola de remporter trois Oscars.  Puis l’aristocratie draculéenne cède la place à un vampire encore plus raffiné et sophistiqué, Lestat, aux confins d’une androgynie parfaite. Et qui mieux que Tom Cruise, la star bankable au physique ravageur, pour incarner cet originel à l’aura dépassant l’entendement ? Entouré de Kirsten Dunst et Brad Pitt, l’adaptation cinématographique du roman d’Anne Rice, Entretien avec un vampire, s’offre une pléthore de vedettes. La tonalité du film, en plus d’être dérangeante, s’affirme dramatique et met de côté l’absurde intrinsèque au monstre vampirique. Lestat, en qualité d’écorché vif, froid, méticuleux, calculateur, subit son incapacité à s’intégrer dans un univers dont il a été banni. A travers cette incarnation de la solitude, le succès est incontestablement au rendez-vous. Prémisses d’une réussite planétaire.

 

Tom Cruise dans Entretien avec un Vampire de Neil Jordan

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Dans un registre très différent, des sagas comme Underworld ou Blade surfent sur cette ambivalence entre morbide et fascination. Le premier joue en 2003 la carte de l’inédit en mettant en avant une femme, Sélène, qui combat mieux qu’un homme avec l’agilité et l’habileté d’une lionne. Tout de cuir vêtue, la faiblesse de celle-ci réside – mythe du vampire oblige – dans l’amour qu’elle porte à un mortel. Un air de déjà vu ? Oh que oui, puisqu’il s’agit de la grande problématique d’une énième franchise, Twilight, qui reprend également la thématique du conflit entre vampires et loups garous. A l’inverse, Blade se revendique cinq ans auparavant comme un film d’action gore gonflé à la testostérone qui élit pour la première fois au rang de personnage principal un « black ». La dualité du vampire est amplifiée puisque le comics dont il est issu spécifie que ce « diurnambule » est mi-humain mi-vampire. Wesley Snipes s’évertue durant la trilogie à protéger ses concitoyens de la menace vampirique tandis qu’il lutte contre ses propres pulsions. Récemment, Tim Burton en personne s’est lui aussi permis quelques libertés avec le mythe d’origine. Si son héros Barnabas craint les rayons du soleil qui lui attaquent l’épiderme, il n’en demeure pas moins ex (et égo-)centrique. Adaptant la célèbre série télévisée des années 1960 Dark Shadows, le réalisateur à l’univers fantasmagorique y appose sa touche personnelle, dont fait partie intégrante son acteur attitré, Johnny Depp. Ce dernier tente, après des siècles de sommeil sous la contrainte, de s’adapter à l’ère moderne et aux nouveaux membres de sa famille. Le film reprend tous les codes du genre en les mélangeant, les exacerbant et les ridiculisant, afin d’obtenir un résultat déjanté et second degré, jusqu’au bouquet final où les masques tombent. Un feu d’artifice jubilatoire qui se distingue catégoriquement du symbole du vampire torturé véhiculé par la plupart des films cités.

 

Kate Beckinsale dans Underworld de Len Wiseman

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Enfin, nous dirons qu’avec Twilight, l’ensemble des clichés reparaissent, du vampire amoureux transi prêt à se sacrifier pour sa belle(a), ensorcelée jusqu’à en perdre la raison, à la rivalité entre deux prétendants de clans opposés, ayant pourtant en commun les crocs. Ceci sur fond de crise d’adolescence avec parents lésés et dilemme cornélien entre vivre et mourir. A quelques exceptions près (scintillement à la lumière du jour, capacités telles que la prescience, la télépathie ou encore le contrôle des émotions), tout y est. Stéphenie Meyer l’aura compris avec les best seller du Désir Interdit, l’essentiel était d’édulcorer la légende pour proposer une image romantique et civilisée du vampire, au point d’en oublier presque l’érotisme et la violence qui le caractérisent. Grâce aux adaptations cinématographiques, elle n’a pas seulement convaincu un public féminin – même s’il reste majoritaire – mais une cible extrêmement large. A croire qu’en temps de crise, le spectateur ou le lecteur se raccroche aux fondamentaux : le premier amour souvent passionnel qui vend du rêve, fait écran… mais aussi recette. Si le cinéma s’est emparé du mythe du vampire et a su l’exploiter, les séries ne sont pas en reste. Créées par Joss Whedon, Buffy contre les vampires et Angel ouvrent la voie aux True Blood, qui se démarque un tantinet, et autres Vampire Diaries. Ces formats emploient sans exception des protagonistes jeunes avec, en trame, une ou plusieurs histoires de cœur et posent des interrogations existentielles, valables pour les créatures comme pour les humains, telles que l’insertion dans la société, les rapports avec autrui, les décisions relatives à l’âge adulte. Seule la forme ou le traitement – comique, tragique, action – évolue et opère un distinguo entre les supports filmiques. Ce qui nous expose l’absence d’évolution profonde du mythe du vampire. En surface, celui-ci n’est pas toujours abattu par un pieu dans le cœur ou par démembrement mais, en substance, il est toujours question de la dichotomie entre passion et raison, instinct et conscience, humanité et bestialité et d’intégration, du fait de trouver sa place dans le monde. Le vampire, au cinéma, à la télévision, dans la littérature et ce depuis le dix-huitième siècle, n’est autre qu’une métaphore très constante de l’être humain, dont le succès est par conséquent en lui-même voué à l’éternité.

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