Ilan Ferry 2 - janvier - 2013 Best of

 
Si Frank Zito, l’anti héros de Maniac n’est pas vraiment du genre équilibré, son nouveau papa, Alexandra Aja, a lui la tête parfaitement sur les épaules. Entretien avec un producteur pas comme les autres !

 

 

Comment est né le projet ?

J’ai toujours voué un culte à Maniac mais je n’avais jamais eu l’idée de le refaire même s’il a exercé une grande influence sur Haute Tension. J’ai été jusqu’à refaire une scène copie conforme – la scène des toilettes de la station service – où plan par plan j’ai repris la scène du métro de Maniac. J’ai même refais moi-même les mêmes graffitis sur les murs. On parlait souvent de Maniac avec Thomas Langman qui est un grand fan de cinéma de genre. C’est lui qui qui a lancé l’idée de refaire le film l y a quatre ou cinq ans. Si La colline a des yeux avait besoin d’être refait, je trouvais que ça n’était en revanche pas le cas de Maniac. Je trouvais qu’il n’avait pas vieilli, comme La Dernière maison sur la gauche. Ce sont des films forts qui ont leur propre intensité. Donc au début, le projet de Thomas ne m’a pas vraiment emballé. Mais quand Thomas a une idée en tête, il insiste. Il a donc fait venir William Lustig à Paris. Je ne l’avais jamais rencontré et on a parlé de Haute Tension. Il m’a dit qu’il avait aimé le film et qu’il avait apprécié les références à son film. Il était contre l’idée d’un remake mais que ce serait différent si j’étais impliqué dans le projet. C’est donc avec la bénédiction de Lustig que l’on a commencé à réfléchir à ce que l’on pourrait faire. Cela a pris quelques années pour trouver le concept et le réalisateur. Mais le plus important était avant tout de trouver la raison d’être du remake. C’est-à-dire faire une variation de la même mythologie sans être une copie conforme du film.
 
 

Comment aborde t-on le remake d’un film aussi culte ?

Avec beaucoup d’appréhension et de délicatesse – si l’on peut parler de délicatesse dans ce genre. On essaie dès le départ de revenir à l’histoire et de se l’approprier. C’est-à-dire repartir de l’histoire de Frank Zito. Qui est-il ? En quoi s’inscrit-il dans une histoire de tueur en série ? Pourquoi est-il intéressant ? Pourquoi le film original est-il tellement fort ? Comment dégage-t-il son empathie pour un tueur absolument dégueulasse ? Avec Grégory Levasseur, mon co-scénariste, on est parti sur l’écriture d’un film qui reprend la même trame tout en poussant encore plus loin ce qu’a fait Lustig avec Joe Spinell, à savoir faire un film qui amène de l’empathie et du dégoût en obligeant le spectateur a adopter la perspective du tueur.
 
 

D’où l’idée de la caméra subjective ?

Tout à fait. J’ai été marqué par Un tueur sur la route, un roman de James Ellroy qui adopte ce point de vue à la première personne d’un tueur en série. Pour faire de Maniac un film nouveau, la meilleure solution m’a donc semblé de tout faire en vue subjective. Pas comme un défi technique comme Enter the Void mais par une approche presque naturaliste. Mais avec ce parti pris, on s’est rendu compte qu’on se coupait aussi de toute la grammaire habituelle de la terreur. Mais j’avais le sentiment que l’on pouvait créer quelque chose de très différent, de plus original et de moins attendu, justement parce que l’on est dans la tête du tueur. On ne peut pas s’en échapper et on force le spectateur à être témoin de ce qui se passe.
 
 

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Comment prépare-t-on un tournage en caméra subjective ?

C’est un vrai exercice. Chaque plan demande une technique différente. Il n’y a pas une règle que l’on applique. Cela peut aller d’Elijah qui porte la caméra en harnais à Maxime Alexandre, le chef op’, qui filme ses propres mains. Ou alors Maxime qui filme, Elijah qui fait la main droite et une doublure pour la gauche, comme dans la scène d’étranglement, parce que l’écartement des bras n’est pas assez grand. On anticipe au maximum mais on découvre énormément sur le plateau. Chaque plan est un défi à part entière. C’est ça qui est excitant. Même si on a tourné en seulement 23 jours, ça reste un des tournages les plus stimulants sur lesquels j’ai travaillé. Techniquement, on a fait des choses très intéressantes. Par exemple, quand Franck marche, on n’a pas voulu utiliser la steadycam, qui donne un effet un peu flottant. On a donc mis en place un système où Maxime tient la caméra à la main sur un sideway – le truc qu’on active avec le poids. Il a du s’entraîner plusieurs semaines avant le tournage, mais ça lui donne un contrôle, une facilité de mouvement et d’accélération. Tourner à l’épaule n’était pas réaliste car la vue subjective n’est pas une vue à l’épaule.

 
 
Et les effets spéciaux ?

Il y a de tout. Il y a KNB avec qui je travaille d’habitude et Greg Nicotero qui a fait tous les scalps. Mais il y a toujours une couche d’effets numériques pour compléter la base réelle. Je crois très peu au « soit l’un soit l’autre ». Quand tout est numérique, le résultat est rarement parfait à moins d’avoir énormément de budget. Quand tout est réel, on sent le côté latex et la bidouille. L’avantage de mêler les deux techniques, c’est que le numérique nettoie formidablement bien le latex.

 
 
Votre version de Maniac semble plus inspirée de Psychose d’Hitchcock et du Voyeur de Powell que du film de Lustig.

Les références sont dans le personnage. Il y a deux types de tueurs en série. D’un côté des ogres, les brutes à la Joe Spinell ou Mike Myers. De l’autre, ceux qui se fondent dans la masse comme Norman Bates ou le personnage joué par Terence Stamp dans L’Obsédé. Joe Spinell étant difficile à remplacer, on ne pouvait pas aller dans le même sens que l’original. On a voulu partir vers un truc complètement différent d’où le choix d’Elijah Wood. Depuis Le Voyeur, il y a quelque chose de plus effrayant dans le fait que la victime regarde dans l’objectif. Comme dans le film de Powell, il y a une histoire d’amour dans Maniac, un jeu de séduction. Le fait que la fille dont Frank tombe amoureux s’adresse à la caméra – et donc aux spectateurs – donne un sentiment d’incertitude. Va-t-elle le sauver ou pas ?

 

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Comment a réagi Elijah Wood quand vous lui avez proposé le rôle ?

Il a été très curieux. Il faut savoir que c’est un énorme fan de cinéma de genre. Il a même une boîte de production où il ne fait que ça. Il a reçu un appel lui disant que j’allais faire un remake de Maniac, que je voulais qu’il joue le rôle sans qu’on le voit à l’écran. Ça l’a vraiment intrigué cette aventure. Sur le papier, Elijah ne devait travailler que trois jours. Il est finalement venu tous les jours, de la première à la dernière heure, pour nous aider à trouver ce point de vue subjectif. On a ainsi pu multiplier ses apparitions dans les reflets. Ça a vraiment été un plus pour le film car, bien qu’on ne le voie pas beaucoup, on sent sa présence du début à la fin du film.

 
 
Le fait que le film soit une production française a-t-il apporté plus de liberté ?

Cela a permis une vraie liberté de ton. Dans un système américain, je pense que personne ne m’aurait laissé faire ce film-là, en caméra subjective, avec Elijah Wood. Si je l’avais réalisé moi même, j’aurai peut être pu l’imposer, vu où j’en suis dans ma carrière. Mais en tant que producteur, et en voulant le faire comme ça, ce n’était possible qu’avec Thomas Langman, Studio 37 et une production française. On a tous compris qu’on ne faisait pas un autre film d’horreur mais quelque chose qui avait une volonté d’être plus « auteur », plus pensé, plus radical et moins dans la formule du film d’horreur habituel.

 
 
Pourquoi avoir choisi Franck Khalfoun pour réaliser le film ?

Au départ, c’était Grégory Levasseur qui devait le réaliser. Mais le tournage a été reculé et Greg a eu un bébé entre temps. Il n’a donc pas pu le faire. Après Greg, la meilleure personne avec qui collaborer sur un film aussi important pour moi était Franck Khalfoun. Je connais Franck depuis 20 ans. On avait déjà travaillé ensemble sur l’adaptation des scripts de La colline a des yeux, Mirrors et Piranha mais aussi sur 2ème sous-sol, son premier long-métrage dont la thématique  est très proche de Maniac. Je ne pouvais pas faire ce film avec quelqu’un que je ne connaissais pas. Il fallait que je puisse le faire en tant que producteur, sans être un tyran, avec quelqu’un qui allait évidemment amener quelque chose au film mais qui saurait aussi être à l’écoute car on l’avait écrit et on savait précisément ce que l’on voulait faire. Il fallait que ça devienne un travail d’équipe et non pas le film d’un réalisateur.

 

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Dans ce cas, pourquoi ne pas l’avoir réalisé vous-même ?

Je me suis posé la question. La première réponse, c’était que j’avais déjà l’impression de l’avoir fait avec Haute Tension. Finalement, j’y ai passé autant de temps que si je l’avais fait. A ce moment là, j’étais en train de développer Cobra, et je ne voulais pas me lancer dans une réalisation. C’était le bon moment pour produire ce film.

 

 

On assiste à un vrai regain pour le cinéma des années 70/80 chez les réalisateurs d’aujourd’hui. Pensez-vous que ce soit générationnel ?

Il y a une nostalgie, un côté post-moderne. Des gens comme Tarantino le font très bien. Mais en même temps, je pense que le cinéma d’horreur a besoin d’être vrai. Un cinéma qui est toujours un peu dans le rétroviseur n’est pas nécessairement la solution parce qu’il revient à des choses, des sentiments passés, alors que la peur a besoin d’être renouvelée, réinventée.  Même si le cinéma d’horreur japonais d’il y a dix ans a digéré le cinéma de Cronenberg pour mieux le cuisiner à sa sauce, il a su insuffler un nouveau souffle, quelque chose qui n’était pas dans la référence, comme nous on pouvait faire un cinéma en référence aux années 70 ou 80, ou qui assumait la référence comme dans Scream où on était dans la parodie de la référence. Mais il y a un truc générationnel. Je pense que beaucoup de gens qui auront vu Maniac n’auront pas nécessairement vu l’original. C’est un film qui avait très bien marché en France et très peu marché dans le reste du monde. Il y a eu un truc très particulier en France avec Maniac, ça a été un succès de cinéma, ça a traumatisé toute une génération alors qu’aux Etats-Unis, ça a été un phénomène très parallèle. Donc je pense qu’il y a quand même beaucoup de gens qui vont le découvrir comme un nouveau film.

 
 
Y a t-il un autre film dont vous aimeriez faire le remake ?

J’en ai déjà trop fait ! Depuis dix ans, j’ai eu énormément de propositions de remakes. Ça va de gros films d’action à tous les films d’horreur, tous les plus grands classiques, à part Shining et l’Exorciste, et encore, ça ne saurait tarder. Mais c’est très difficile parce qu’on se dit « Pourquoi un remake? Ca sert à rien », puis on se dit « Mais quelqu’un d’autre va le faire », « Finalement, est-ce que ce n’est pas la meilleure histoire à raconter pour faire peur à un public aujourd’hui ». Il y a une tentation de devenir le remaker, de se dire ; «  je ne vais faire que ça, je vais reprendre tous les films que j’ai adorés et je vais les refaire». Mais ce n’est pas ce que j’ai envie de faire. Je viens de finir un film original basé sur un livre, je suis très content de ne pas avoir fait un remake.

 

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Cette tendance aux remakes ne vient-elle pas des studios? Cela devient difficile de faire des projets originaux ?

Oui, je ne suis pas le seul à qui on propose des remakes, ils ne font que ça. C’est difficile de vouloir faire des projets originaux mais ça commence à changer. Le public a envie de voir des choses originales et ça se voit à travers les résultats au box office. On sent qu’il y a deux courants : les suites/remakes/franchises et les œuvres-ovni un peu originales, qui tout d’un coup sortent de nulle part et créent un peu l’événement. C’est plus simple qu’il y a quelques années où c’était vraiment le tout remake. A l’époque de La colline a des yeux, ce n’était que le début. Je suis arrivé juste après Massacre à la Tronçonneuse et L’Armée des morts. Je n’aime pas du tout le remake de Massacre à la Tronçonneuse, j’adore tellement le Hooper qui est un de mes films préférés que je n’arrivais pas à voir au-delà de la direction artistique et son coté pub Levi’s. Je trouve l’original tellement incroyable que je n’arrivais pas à accrocher. Mais j’aime beaucoup L’Armée des morts. Après il y a eu de très bons remakes. J’étais ultra sceptique sur celui de La Dernière maison sur la gauche, j’étais très proche de Wes Craven à l’époque où il a été fait. Finalement, je l’ai trouvé plutôt intéressant et surprenant.

 
 
Que pensez-vous des suites de vos films ?

Je n’ai pas vu intégralement La colline a des yeux 2 ni Piranha 3DD. J’ai beaucoup de mal avec les suites de mes films, ce sont des choses qui m’énervent beaucoup. Ça s’est produit presque trois fois de suite, sur les trois films que j’ai fait aux États-Unis. Sur La colline, j’avais vraiment une idée très précise de ce que je voulais faire pour la suite. On ne s’est pas mis d’accord avec Wes Craven, donc il est parti sur son idée. J’ai vraiment regretté parce que j’avais vraiment envie de faire la suite.  Je savais exactement ce que je voulais faire. Il y a prescription avec le temps, donc je peux parler un peu de ça. Pendant qu’on finissait le film, on se disait que si on demandait à 100 personnes ce que pourrait être la suite, 80 répondraient les militaires qui arriveraient. Parce que c’est un peu le classique de la suite de se tourner vers l’action. C’est exactement ce qui s’est passé et c’est dommage parce qu’il y avait vraiment quelque chose de beaucoup plus intéressant à faire, dans la veine du premier. C’était une première grosse frustration. Sur Mirrors, ça a été fait en DTV, je n’étais même pas au courant. Et sur Piranha, pareil, en fin de film, je m’étais tellement amusé, que j’ai proposé une suite, qui était très différente mais qui coûtait très cher, beaucoup plus cher que Piranha 3DD, ça, c’est sûr. Ça a été un studio qui a préféré aller vers l’argent facile et vite fait plutôt que de doubler la mise.

 
 
Quel regard portez-vous du cinéma d’horreur actuel ?

Cela va faire 10 ans que j’ai fait Haute Tension et à cette époque, c’était un peu le désert en terme de cinéma de genre, partout dans le monde, pas seulement en France. Et un truc s’est passé parce que toute une génération avait envie de reprendre le cinéma de genre aux tripes. Cela a amorcé la pompe et elle ne s’est pas arrêtée depuis. Il y a cinq/six ans, il y avait une possibilité de sortir Maniac sur 3000 écrans aux États-Unis, même si le film est difficile d’accès tel qu’il est. Et aujourd’hui, il y a tellement de films qui sortent, qu’il finit par y avoir des répétitions, des thèmes récurrents. C’est difficile de réinventer la peur, il y a une évolution du spectateur par rapport à sa sensibilité, à ce qu’il a vu et revu ou pas encore vu. A l’époque où le DVD marchait bien, les financiers, c’est quand même la clé de ce que l’on fait, avaient l’assurance que si ça se plantait en salle, ça pourrait marcher en DVD. Maintenant, c’est plus difficile.

 

 

Merci à Gwenn Gauthier de Way to Blue  et à Alexandre Aja.

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