Ilan Ferry 31 - octobre - 2013 Best of

 

Entre deux blockbusters, il est toujours rassurant de savoir que le cinéma nous réserve aussi quelques films se situant sur des versants autres, à mi chemin entre le cinéma populaire et le cinéma d’auteur au sens noble des termes. Nos héros sont morts ce soir fait partie de ces morceaux de pelloches inespérés qui viennent nous cueillir alors qu’on avait rien demandé à personne. Rencontre avec son réalisateur, David Perrault, qui nous a accordé un passionnant entretien dont nous vous proposons ici la première partie.
 
Peux tu nous raconter la genèse du film ?
Tout a commencé quand j’ai découvert une photo des années 60 montrant un catcheur masqué en train de boire un verre de vin rouge dans un troquet typiquement parisien. Étant fasciné par les masques, je cherche tout ce qui tourne autour de cette iconographie. Aussi quand j’ai vu cette photo, je l’ai trouvé à la fois drôle, étonnante et mystérieuse. J’avais l’impression de voir un super héros dans un film de Jean-Pierre Melville et me suis dit qu’il y avait matière à faire un long métrage. C’est ce télescopage entre la trivialité de ce bistrot parisien et cette imagerie plus universelle du héros masqué qui m’a convaincu. Je me suis ensuite plongé dans le monde du catch et au cours de mes recherches j’ai découvert que le catcheur de la photo se faisait appeler l’Ange Blanc et qu’il était extrêmement populaire à l’époque. Je voulais savoir pourquoi des héros aussi populaires avaient complétement disparu de l’inconscient collectif.

 

Un film en noir et blanc sans véritables stars, c’est facile à vendre ?
Le film cumule tout ce qu’il ne faut pas faire pour un premier film français : il ne rentre dans aucune case, en noir et blanc avec du catch… J’ai joui d’une liberté totale car j’ai rencontré LE producteur qui avait envie de faire le même film que moi. Ca a été très compliqué. On n’a pas eu l’avance sur recettes. La dernière chance est venu de Canal + qui a eu un véritable coup de cœur pour le projet. Sans eux, ça n’aurait pas été possible car le film est très éloigné du cinéma populaire français et du premier film d’auteur. Ce n’est pas stricto sensu un film de genre.

 

 

C’est aussi un moyen de créer une mythologie à part entière qui pourrait exister au delà du film ?
Oui totalement. Ce qui peut être dangereux dans la mesure où si quelqu’un va le voir en se basant uniquement sur l’affiche par exemple il s’attendra à voir quelque chose de bien spécifique alors que le film est ailleurs. Ce n’est pas un film sur une chose en particulier mais sur un tas comme le masque, les années 60, le polar… C’est une sorte de machine à fantasmes qui convoquera aussi bien les spectateurs qui auront vécu dans les années 60 que les fans de comics ou de cinéma classique voir de catch. L’idée est qu’ils investissent le film et fassent ce qu’ils veulent de toute cette imagerie.

 

© UFO Distribution

© UFO Distribution

 

 

En voyant Nos héros sont morts ce soir, on découvre que le catch était très populaire à l’époque. Ce qui n’est pas évident au premier abord…
Oui c’est ce que j’ai découvert en faisant mes recherches. Quand j’ai commencé à en parler aux gens de cette génération tout le monde me citait les noms de ces catcheurs qu’ils regardaient étant enfants, c’était LE spectacle le plus populaire de l’époque. En faisant mes recherches j’ai découvert des couvertures de Paris Match ou de magazines télés avec ces catcheurs. Ca m’a interrogé sur le rapport qu’entretenaient les français avec ces catcheurs qui n’est pas le même qu’aux Etats Unis ou au Mexique. Je pense que ça raconte aussi quelque chose sur nos rapports aux films car ils font référence à des archétypes de cinéma. Je me suis demandé pourquoi à l’époque les gens acceptaient d’assister à des spectacles aussi naïfs opposant la figure du gentil à celle du méchant alors qu’aujourd’hui ce n’est plus possible. Le film est en noir et blanc mais il est assez gris au final.

 

Les personnages ont tous un phrasé très spécifique renvoyant chacun à un pan bien particulier du cinéma, c’était difficile de trouver un juste équilibre ?
Il y a deux régimes de personnages dans le film : ceux très humains, dont le phrasé va être assez simple et d’autres qui ont un dialogue beaucoup plus écrit, théâtral comme celui du Finlandais où là on est quasiment dans le registre du jeu d’acteur. L’équilibre est toujours dur à trouver entre la folie qu’on veut insuffler à une scène et un coté plus sensible. C’est un film très écrit dans ses dialogues mais c’est totalement assumé. Je voulais que ce soit très organique. Je faisais beaucoup répéter les comédiens comme au théâtre puis après j’appliquais mon propre découpage avec les images que j’avais en tête afin que cet artifice sonne juste. Je crois profondément à l’artifice. Plus on est artificiels dans le bon sens du terme plus on se rapproche de la réalité. C’est aussi pour ça que j’ai choisi des acteurs très incarnés.

 

Jean-Pierre Martins et Dennis Ménochet se sont imposés à toi tout de suite lors de l’écriture ?
Oui complétement, je savais que c’était eux. Quand je les ai réunis pour la première fois, j’ai eu l’impression de voir deux amis d’enfance. Ils étaient littéralement les personnages.

 

 

© UFO Distribution

© UFO Distribution

 

 

Quels sont les pièges dans lesquels tu voulais éviter de tomber ? Ceux dans lesquels tu penses être tombé ?
Je voulais éviter le coté film de reconstitution historique où chaque acteur donne l’impression d’être sorti du pressing dans un Paris de carte postale. C’est d’ailleurs pour ça que je voulais que le film soit moderne dans sa texture, ses sonorités et l’impression dont le récit se déroule. Je ne voulais pas que le film soit écrasé par ses références. Aucune n’est gratuite, elles font toutes avancer le récit. Pour certains je suis tombé dans ce piège. C’est une réaction très française car les anglo saxons par exemple on cette tradition du recyclage que ce soit avec Drive ou les films de Quentin Tarantino où il y a mille références à la seconde. Étrangement ça ne dérange pas dans un film étranger. J’assume d’avoir fait un film de pur cinéphile. C’est un peu mon adieu à la cinéphilie et mon entrée dans le cinéma. J’avais l’impression de devoir quelque chose au cinéma qui m’a fait rêver.
 
Rendez vous demain pour la seconde partie de l’interview demain.
 
Entretien réalisé lors en septembre 2013 lors du Festival Européen du Film Fantastique de Strasbourg.

 

Merci à Lucie Mottier de Dark Star Presse.

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