Ilan Ferry 26 - novembre - 2014 Best of

 

A l’occasion de la sortie en salles de son miraculeux Alleluia (critique à venir), Fabrice Du Welz nous a accordé un long entretien. Passionnant, sans langue de bois, viscéral, le réalisateur de Calvaire est à l’image de son cinéma et on ne peut que s’en réjouir !

 

 

Tu as beaucoup évoqué l’influence de Massacre à la Tronçonneuse sur ta filmographie, dirais-tu qu’Alleluia se rapproche davantage du cinéma de Tobe Hooper que tes autres films ?
Je ne pense pas comme ça, Alleluia est un film qui se ressemble à lui même. Ma matrice à moi c’est Massacre à la tronçonneuse. Calvaire, à l’image de Vinyan est un film beaucoup plus sous influences qu’Alleluia. Sur Alleluia, je me suis pas mal débarrassé de mes influences pour rester au plus près des personnages, de leurs viscères.

 

 

Tu as récemment confié qu’avec Massacre à la tronçonneuse, Tobe Hooper avait mis «  de la poésie dans le chaos », tu penses avoir fait la même chose avec Alleluia ?

J’espère car ce qui m’intéresse c’est la poésie du macabre, du suspense… tout ce qui peut suspendre le temps dans une dramaturgie. C’est un procédé théâtral simple qu’on appelle la distanciation, elle n’est pas politique comme chez Brecht. Ici c’est une distanciation poétique qui passe par des éléments qui a un moment donné font vaciller le spectateur qui se demande ce qu’on lui montre. Ce sont ces moments qui m’intéressent. Mon cinéma ne s’inscrit pas dans un réalisme cru mais à la lisière du fantastique là où on parle de réalisme magique. J’espère de traquer les moments où le temps peut se suspendre. Massacre à la tronçonneuse est pour moi un film où il y a énormément de poésie, il a fallu du temps pour que le film soit enfin réhabilité. Ma vocation vient de ce film. Le cinéma putride qui sent, viscéral. Aujourd’hui j’ai tué mes pères, je fais mon cinéma. Depuis Massacre… je cherche des films qui me mettent à mal, qui mettent à mal mes limites morales, mes convictions, je cherche à être bousculé même si j’aime bien être diverti aussi.

 

© Carlotta

© Carlotta

 

Alleluia joue sur beaucoup d’émotions différentes : le malaise, le rire voire l’empathie puisque c’est une histoire d’amour. C’est facile de trouver un équilibre ?

Pas du tout mais c’est le risque que j’ai décidé de prendre. Il y avait la volonté d’embrasser plusieurs tons et de rendre l’ensemble cohérent. On a essayé plein de trucs, y a pas mal de trucs que j’ai jeté mais j’étais très soucieux avec ma monteuse de garder une vraie harmonie dans tout ça. L’idée était d’aller dans des territoires troubles mais c’est quelque chose de très personnel. Je n’arrive pas à être en pilote automatique, j’ai besoin de me confronter à des choses qui peuvent me bouffer.

 

Quel était ton principal défi sur ce film ?

Pour ce film je ne voulais jamais lâcher les personnages et plonger au plus profond d’eux mêmes, de leurs sexes, de leurs peaux, de leurs viscères. Seule l’histoire d’amour et sa déconstruction m’intéressait dans ce film. Contrairement à ce que peuvent dire certains, le film n’est pas répétitif, le schéma des meurtres peut-être mais l’histoire d’amour pas du tout puisque nous assistons à une dégradation inexorable et terrible.

 

 

Mais tu peux comprendre qu’on ne puisse pas du tout à s’attacher à tes personnages…

Oui tout à fait mais dans la plupart des films, les serial killers sont dépeint par un prisme très froid comme des calculateurs quasi reptiliens alors que mes personnages sont très chauds, très seuls et surtout désespérés, l’un est la bequille de l’autre. Ils sont touchants dans leur quête d’amour. On peut tous adhérer à ça. Après ce qui gène c’est leurs barrières morales mais tu peux t’en amuser et voir ça comme une sorte de métaphore. La violence est quelque chose de très segmentant donc c’est normal que tout le monde n’y adhère pas. J’ai voulu qu’ils soient le plus chaleureux possible, qu’on puisse les comprendre.

 

© Carlotta

© Carlotta

 

 

Dans tous tes films, l’amour semble aller de pair avec une certaine détresse affective, c’est conscient ?

Oui parce que ça devient récurrent mais je n’ai pas de postulat arrêté là dessus. Il s’agit plus pour moi de creuser et de déconstruire des psychologies un peu troubles et pathologiques et de verser dans quelque chose qui peut devenir physique avec la démence. J’y vois une proposition cinématographique alléchante. Le désespoir affectif m’intéresse depuis le début mais je n’ai rien intellectualisé. C’est juste le point de départ d’une aventure cinématographique intéressante pour les acteurs et moi et qui peut concerner tout le monde. La preuve je fais des millions d’entrées (il sourit/note du rédacteur)

 

Tu dirais que c’est ton film le plus accessible ?

Oui car il est plus drôle, facilement décodable que les autres. Même pour ceux que le film agace parce qu’ils ont de moi l’image d’un réalisateur de films d’horreur alors que c’est un genre dont je me fous. Les films d’horreur aujourd’hui ne sont pas créatifs, mais plutôt misogynes et pas très malins. Le cinéma d’horreur est devenu très cynique. Je n’oppose pas cinéma de genre et d’auteur, il n’y a que le cinéma pour moi. C’est l’interaction des personnages avec leurs pulsions qui m’intéressent en tant que cinéaste.

 

Alleluia aurait pu être ton premier film ?

Non parce que pour ce film je me suis aussi inspiré de mon expérience notamment amoureuse même si je ne suis pas un tueur psychopathe. Il me fallait tout le vécu que j’ai aujourd’hui pour raconter correctement cette histoire.

 

Il paraît que tu avais commencé les repérages pour Alleluia il y a dix ans…
Pas du tout, même si c’est vrai que j’ai voulu faire Alleluia juste après Vinyan. Entre temps, j’ai eu pas mal de projets dont un aux États-Unis où j’ai passé pas mal de temps et Colt 45 qui a été un merdier sans nom. Quand j’en suis revenu Alleluia était en partie financé et il a fallu tout réenclencher. C’est Alleluia qui m’a amené à bâtir un triptyque autour de Laurent Lucas et des Ardennes sur le thème de l’amour fou. Il y aura forcément un 3eme volet mais je ne sais pas quand on va le faire.

 

Tu peux nous en dire plus sur cette trilogie ?

L’impulsion ça a vraiment été Laurent Lucas, la joie de le retrouver, de le mettre au centre. Peut-être que ça changera un peu je ne sais pas encore mais l’idée c’est vraiment de creuser cette pathologie de l’amour fou, de faire revenir le personnage de Gloria qui s’inscrirait autrement. L’idée serait d’exploiter la facette un peu schizophrène de Laurent qui peut endosser mille et un visages. Laurent est mon acteur préféré, c’est lui qui me fascine le plus. Je le trouve très beau, troublant. C’est un être humain prodigieux que j’aime beaucoup. Ce n’était pas calculé mais avec le temps revenir à ces fondamentaux qui constituent mon cinéma me fait beaucoup de bien, d’autant plus que j’ai traversé les flammes avec Colt 45 que je ne considère pas comme fini puisqu’on m’a viré du tournage et que le film a été finalisé dans mon dos sans qu’on me demande mon avis. Le film est incomplet puisqu’il y a quand même trente pages du script qui n’ont pas été tournées. Cette expérience a failli me dévaster. Retourner aux fondamentaux avec ma famille de cinéma et très peu d’argent m’a permis de me nettoyer et de me reconstruire.

 

© Tous droits réservés

© Tous droits réservés

 

 

Même dans son titre Alleluia sonne comme un besoin fondamental.

Oui, même si beaucoup de cinéastes ont connu la même chose que moi sur Colt 45. Idem pour Vinyan dans une certaine mesure même si j’en suis très fier et que je l’assume de A à Z. Ca été une aventure incroyable mais problématique que ce soit dans son positionnement. Pour Colt 45, dont j’adorais le scénario, je me suis retrouvé dans une maison totalement dysfonctionnelle où on m’empêche de tourner le scénario pourtant validé par les financeurs tout ça pour se payer des acteurs à des sommes totalement indécentes. On me castre, j’aurais du partir mais j’ai cru que je pouvais entrer en force et j’en ai payé le prix. J’ai fait Alleluia pour sauver ma peau de cinéaste et me remettre dans le droit de chemin. Ca m’a fait beaucoup de bien. Je serais certainement amené à refaire des films de commandes parce que faut bien bouffer mais je ne le ferais qu’entouré de gens compétents. Cette expérience sur Colt 45 m’a rendu plus fort, je sais désormais qu’il faut que je sois plus centré au lieu d’essayer de passer en force à tout prix. Sur Alleluia j’ai accepté de faire avec le budget donné et j’ai accepté de faire avec.

 

Le DVD d’Alleluia contiendra t il un making of aussi épique que celui de Vinyan ?
Non tout simplement parce qu’on était tellement fauchés qu’on n’avait pas d’équipe pour le making of mais le tournage a été très serein. Concernant Vinyan j’ai voulu faire un film aux ambitions démesurées alors que je n’avais plus d’argent. Si j’avais été plus malin et moins arrogant, j’aurais fait autrement. Sur le tournage de Vinyan, j’épuisais tout le monde car j’en voulais toujours plus. Sur Alleluia tout s’est parfaitement bien déroulé et c’est comme ça que je veux travailler désormais… ce qui ne veut pas dire ne plus prendre de risques mais travailler en bonne intelligence !

 

© Tous droits réservés

© Tous droits réservés

 

 

Changer de chef op’ sur Alleluia c’est aussi explorer des territoires inconnus…
Oui mais c’était un concours de circonstances. Benoit Debie mon chef opérateur attitré était pris sur le film de Ryan Gosling (Lost River/ note du rédacteur) et aurait du enchainer sur Alleluia après. Sauf qu’entre temps Wim Wenders est arrivé  sans se presser et a embarqué Benoit pour un film en 3D. Benoit m’a demandé de reporter mais je ne pouvais pas car j’étais déjà engagé auprès de l’équipe. Je lui ai donc dit non la mort dans l’âme parce que c’est aussi un grand chef opérateur et on se connaît très bien. Je suivais Manuel Dacosse depuis très longtemps et j’aimais beaucoup son travail sur les films d’Helene Cantet et Bruno Forzani (réalisateurs d’Amer). Manu et Benoit sont très semblables même si Benoit a beaucoup plus d’expérience. Ils ont cette même faculté d’écoute, s’ils travaillent avec un réalisateur qui les pousse à aller au delà de leurs limites, ils se dépassent. Mon travail avec manu était différent, j’étais beaucoup plu investi sur la lumière, il a beaucoup travaillé avec le chef déco et ça s’est passé admirablement bien. J’aimerais beaucoup retravailler avec lui. Manu a besoin de travailler avec des cinéastes aux univers très forts.

 

Rendez-vous demain pour la seconde partie de l’interview.

 

Merci à Fabrice Du Welz pour sa disponibilité ainsi qu’à Michel Burstein de Bossa Nova.

Commentaires