Ilan Ferry 14 - mars - 2019 Best of, Critiques

 
Un film de Xavier Dolan. Avec Kit Harrington, Jacob Tremblay, Natalie Portman. Sortie le 13 mars 2019.


 
Pour son septième film, le « prodige » Xavier Dolan s’offre les services d’un casting quatre étoiles. Un gage de qualité ? Pas certain…

 

Note : 2/5

Que l’on aime ou pas Xavier Dolan, force est de reconnaitre que le jeune cinéaste a su en sept films, imposer un style identifiable entre tous. Ce n’était qu’une question de temps avant l’acteur/réalisateur désormais incontournable et courtisé par tous s’attaque à la grande Mecque hollywoodienne, ce bucher des vanités qui le fascine autant qu’il le rebute. Cette histoire d’amour/haine est au cœur de Ma vie avec John F.Donovan, son premier film entièrement tourné en langue anglaise avec un casting à faire pâlir de jalousie tout cinéaste digne de ce nom. A travers la correspondance entre un garçon de onze ans et un jeune acteur propulsé superstar grâce à une série TV, Dolan se veut l’inquisiteur d’une industrie qui broie totalement la personne au profit de son personnage médiatique ou comment le star system incite à l’uniformisation jusqu’à atteindre le point de non-retour. Propulsé quasi instantanément au plus près des étoiles, John F. Donovan lutte constamment entre la personne qu’il est et celle qu’on lui demande d’être, cachant son homosexualité aux yeux du monde entier (dont sa famille) souffrant en silence et dont le seul réconfort réside dans les lettres qu’il écrit à son jeune fan, seule personne capable de comprendre qui il est vraiment. En mettant en parallèle le parcours de son personnage titre et celui de son jeune correspondant (représentation à peine voilée de Dolan enfant), le film met dos à dos deux formes de solitude, parle de quête identitaire et de la difficulté de s’assumer et de se découvrir. Dans son premier quart, Ma vie avec John F.Donovan intrigue, enthousiaste, on y retrouve la maestria visuelle de Juste la fin du monde couplée à une évidente volonté de donner du souffle au récit. L’espace d’un instant on se dit que Dolan pourrait bien réussir à nous faire son grand film hollywoodien, sa critique acerbe d’une industrie fondée sur la tyrannie de l’image et le caractère éphémère de la célébrité. Sauf qu’au terme de deux années de montage chaotique, le projet a, de l’aveu même de Xavier Dolan, pris une tournure différente. Le film est ainsi passé de l’état de grand film ambitieux sur la notoriété et l’identité à celui de chronique autrement plus personnelle dans laquelle Dolan y a injecté une fois encore toutes ses obsessions. Sauf qu’en mêlant des enjeux assez contemporains à une vision totalement fantasmée et presque anachronique du star system (Dolan semble avoir été un grand fan de la série Roswell qui « inspire » le show auquel John F.Donovan doit sa notoriété), le cinéaste englue son propos dans une espèce de bulle à laquelle nous sommes totalement exclus car totalement auto-centrée. Symptomatique de cet état de fait : la relation entre la journaliste (Thandie Newton) recueillant l’histoire de Rupert (Ben Schnetzer) acteur ayant entretenu enfant une correspondance avec John F. Donovan. D’abord hostile à son interlocuteur, la journaliste finira par briser l’armure (et même pleurer) sans trop que l’on sache pourquoi tant l’histoire qui nous a été contée a été racontée de manière disparate, erratique. A travers l’entretien entre Rupert et la journaliste, Dolan fait sa propre thérapie, imposant au spectateur des enjeux auxquels il est impossible de se rattacher tant ils paraissent à la fois superficiels et uniquement liés à la personne de Dolan qui passe totalement à coté du caractère universel de son propos. On sent le film rafistolé, démonté, remonté au point de ne plus faire sens et de verser dans une démonstration qui aura même échappée à Dolan.

 

Mars Films

 
Ne sachant pas vraiment COMMENT raconter cette histoire qui lui tenait visiblement à cœur, le cinéaste se laisse totalement consumer par son œuvre au point de céder presque constamment à l’auto citation. Ainsi, on retrouvera pêle-mêle des éléments renvoyant aussi bien à Mommy (la mère impuissante face à son turbulent fils) que Juste la fin du monde (le fiston effacé face à l’exubérance et l’incompréhension de sa famille) ou encore le clip College Boy quand il en vient à évoquer le harcèlement scolaire. Visiblement effrayé par l’ampleur de son projet, Dolan a donc préféré se réfugier dans une forme de confort en recyclant ses « thèmes phares » sur fond de relation amour/haine entre mère et fils et de difficulté à assumer sa sexualité le tout à grands renforts de mouvements de caméra grandiloquents et de tubes 90’s piqués à la bande originale de Sexe Intentions ! Certes on ne demandera pas à Dolan de faire du Bergman mais il faut bien reconnaître qu’aussi maitrisée et bouillonnante soit sa mise en scène, elle semble ici bien artificielle et c’est bien dommage tant la manière qu’à Dolan d’appréhender la grammaire cinématographique peut faire des merveilles.Malheureusement, à trop refuser de s’effacer derrière son sujet, le cinéaste finit par accoucher d’un film malade, raté, une sorte d’ego trip qui part dans toutes les directions mais rate l’essentiel : la correspondance entre John F. Donovan et son jeune fan. En faisant l’impasse totale sur les lettres que s’échangent les deux garçons, le film peine à nous offrir un réel ancrage émotionnel si bien que l’on peine à ressentir une réelle empathie pour ces deux êtres ou à comprendre comment leurs trajectoires communes, leurs détresses évidentes a pu trouver un écho, pourquoi de tous les fans que John F. Donovan peut avoir, s’est-il attaché à entretenir une correspondance avec celui-ci ? Difficile en effet de voir dans quelle mesure la profonde mélancolie de Kit Harrington (plutôt bon en star consumée par sa propre solitude) peut se retrouver dans la turbulence d’un Jacob Tremblay débitant son texte sans jamais vraiment le comprendre , comme si les deux comédiens jouaient chacun dans un film différent. Si le premier parvient à insuffler un peu de coeur au film dilué dans un océan d’artificialité et de figures imposées, le second peine à convaincre. Une fois de plus, le fantasme prend le pas sur la narration et empêche tout raccrochement de la part du spectateur. Au début de leur entretien, le personnage incarné par Thandie Newton lancera un « désolé de ne pas m’émouvoir de ces problèmes de riche », c’est malheureusement la seule impression qu’il nous reste à la sortie de la salle.

 

Ambitieux et potentiellement déchirant sur le papier, Ma vie avec John F.Donovan, s’effondre presque complètement à l’écran malgré quelques belles envolées. Dommage.

 

 

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