Morgane Potrel 4 - juin - 2012 Best of, Dossiers

 

Avant de venir présenter Cosmopolis au Grand Rex en compagnie de Robert Pattinson, David Cronenberg est venu dispenser une petite leçon de cinéma mercredi à la Fnac Montparnasse. Confessions d’un cinéaste pas comme les autres.

 

On sait que vous êtes passé maître dans l’art d’adapter des romans souvent dits inadaptables au cinéma, on pense en particulier au Festin nu ou à Crash. Comment s’est déroulé le processus d’écriture pour adapter un roman – Cosmopolis de Don DeLillo – qui, à l’époque a fait grand bruit lors de sa publication en 2003 ?

En fait, c’en était presque choquant tant il a été facile pour moi d’adapter le roman. Je vais vous l’avouer, j’ai écrit le scénario en six jours, ce qui a été l’écriture la plus rapide de tous les scripts que j’ai rédigés. Il y a quelque chose chez Don DeLillo de très cinématographique dès le départ, c’est très spécial. Lorsque je l’ai lu, j’ai été frappé par ce que j’appellerais presque sa touche Pinter (grand dramaturge anglais ndlr). Il est à la fois réaliste, car il capture extrêmement bien la façon dont l’Amérique s’exprime, et stylisé. En le lisant, j’avais véritablement l’impression d’entendre les dialogues tant ils sont forts et j’avais envie d’entendre la voix de grands acteurs en train de les lire à l’écran.

 

On est amené, en tant que spectateur, à se demander ce que vous avez voulu dire dans ce film. Qu’est-ce que ce Cosmopolis où les rats servent de monnaie d’échange ? S’agit-il d’une sorte de parabole d’un monde infesté par la peste qu’est l’argent ?

Il est vrai que lorsque DeLillo a écrit son roman il y a plus de douze ans, il a vraiment anticipé la situation d’aujourd’hui et on a l’impression que le monde a juste rattrapé ce que pensait déjà l’auteur. C’est très étrange car pendant le tournage des scènes de révolte dans les rues de New York, je lisais le récit des mouvements des indignés dans les journaux. Je crois que Don avait un peu ses «antennes» car, comme tout artiste, il est sensible au monde et ses institutions. En revanche, on ne peut pas parler de prophète car prophète et artiste sont deux fonctions distinctes mais je pense qu’il a anticipé l’avenir de façon extrêmement détaillée. Cosmopolis parle d’argent, du capitalisme et de suicide, c’est donc un spectre très large qu’explore mon film, à l’instar du roman.  Durant l’une de nos conversations avec Don, il m’a dit que la source de son inspiration remonte à l’époque où il habitait à Manhattan et qu’il voyait sans arrêt ces très longues limousines blanches qui déambulaient dans les rues très étroites de la ville et il se demandait toujours qui étaient les gens qu’elles transportaient et pourquoi avaient-ils choisi ce type de voiture pour se promener dans Manhattan. Mais aussi, et c’est une question récurrente du film, où gare-t-on ces limousines la nuit ? C’est ainsi qu’il a commencé ce processus créatif, ce que je comprends très bien car en général, un artiste ne commence pas par un concept général mais par quelque chose de concret, de très physique et qui éveille sa curiosité d’artiste. Suite à cette conversation avec Don, j’ai décidé de commencer mon film avec cette scène d’ouverture où l’on peut voir une lignée de grandes limousines blanches.

 

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Pourquoi avoir choisi Robert Pattinson pour incarner le personnage principal du film, Eric Packer ?

Tout d’abord parce qu’il était disponible et pas cher, et comme ce n’est pas un film à gros budget, ça aide ! Plus sérieusement, concernant le processus de casting, j’ai toujours pensé que c’est un art assez difficile et étrange car on est vraiment dans le domaine de l’intuition puisqu’il n’y a pas de règles ou de guide. Il y a aussi, parfois, des éléments très concrets tels que l’âge du protagoniste, c’est ainsi que l’on peut établir une liste d’acteurs à partir de ces éléments. Il fallait également tenir compte de sa nationalité, américaine en l’occurrence, ou du moins sa capacité à adopter, dans ce cas précis, l’accent newyorkais étant donnée la forte présence de dialogues dans le film. Et surtout, le projet nécessitait d’avoir un acteur qui ait ce qu’on appelle de la «star quality», à savoir une personnalité assez charismatique pour porter un tel film car ce qui est inhabituel voire rarissime, c’est que l’acteur est présent dans chacune des scènes donc tout est vu de son point de vue, aussi bien physique qu’émotionnel. Il se devait donc d’être intéressant à travers les dialogues, c’est pourquoi nous avions besoin d’un acteur mondialement connu. Je l’avais vu dans Twilight, évidemment, mais aussi dans d’autres productions et j’ai été frappé par sa présence à l’écran. J’ai vécu avec lui ce que j’avais vécu avec Viggo Mortensen qui avait lui aussi été rendu célèbre grâce à une saga, Le Seigneur des Anneaux. C’est justement grâce à sa popularité à la suite de la trilogie que j’aie pu mettre sur pieds History of Violence et les Promesses de l’Ombre. D’une certaine manière, mes rapports avec Robert Pattinson reflétaient les relations que j’avais eues avec Viggo Mortensen auparavant.

 

Cosmopolis dépeint une histoire vraiment complexe, il y a un jeu d’acteur très important, un défi très courageux somme toute. A-t-il été tout de suite séduit par le projet ?

Lorsque je lui ai envoyé le scénario, il était très excité à l’idée de tourner le film. Beaucoup de gens l’ignorent mais Robert Pattinson est quelqu’un d’extrêmement cinéphile, intelligent et drôle. Il me faisait souvent part de son inquiétude lors de nos premiers entretiens et se demandait s’il était à la hauteur pour ce rôle très complexe qui comprenait des dialogues constants. Beaucoup d’acteurs avec lesquels j’ai travaillé, certains parmi les plus confirmés, traversent toujours ce même doute, celui de savoir s’ils sauront faire preuve d’assez de justesse et de talent pour tenir un rôle, à commencer par Mortensen lui-même pour le rôle de Sigmund Freud qu’il campe dans A Dangerous Method. Rob a beaucoup réfléchi, nous avons discuté et il a fait ce que tout acteur sérieux ferait, et plus il exprimait des doutes, plus on abordait le film et le personnage et finalement, cela m’a conforté dans mon choix. De plus, je l’avais vu dans Little Ashes de Paul Morrison, un film espagnol dans lequel il incarne Dali jeune avec l’accent espagnol. J’y ai tout de suite vu un acteur en quête d’une certaine qualité de jeu et qui sait se montrer courageux dans ses choix. Il a prouvé par ce film que c’était un acteur sérieux, comme l’avait fait Viggo auparavant.

 

Robert Pattinson dans COSMOPOLIS de David Cronenberg

© Alfama Films

 

De façon étrange et intéressante, Cosmopolis est en quelque sorte l’inverse de votre film Existenz, dans lequel les héros sont rattachés à une réalité virtuelle alors qu’ici au contraire ils sont totalement détachés de la réalité extérieure dans cette limousine blanche dans laquelle Eric Packer se promène. D’ailleurs, qui est ce golden boy toujours à la recherche de quelque chose ? Qu’est-ce qui le motive ?

Dans le film, Eric sait ce qu’il est et non pas qui il est. Cette limousine, c’est un univers qu’il s’est auto-créé. De l’extérieur, c’est une limousine parfaitement normale et à l’intérieur s’y trouve un décor étrange. Elle tient du vaisseau spatial , du tank, du sous-marin, du cercueil… C’est un monde qu’il s’est créé, totalement isolé de la vie extérieure. Dans le livre, il y a ce mot, «Prousted», qui est repris dans le film, c’est-à-dire à la façon de Marcel Proust, il a mis du liège sur la limousine pour éviter que le son ne l’atteigne. Il force les gens à venir l’y retrouver et contrôle ainsi toutes les situations, le sexe, le business, les discours philosophiques… C’est d’ailleurs le côté positif pour Packer, le côté négatif étant qu’il s’est complètement détaché de la vie, de la vitalité et finalement des autres. Il est littéralement dans sa propre bulle, à l’image de la bulle financière dont il va se libérer progressivement.

 

Quelle relation entretient Packer avec Torval, personnage clé du film ?

Torval est le garde du corps du héros. Ce n’est pas un ami mais la proximité quotidienne en a fait quelqu’un qu’il connaît extrêmement bien. C’est une relation complexe qui évolue car petit à petit, Eric se sent prisonnier de ce monde puisque Torval est toujours présent pour le protéger, lui dire où aller, où ne pas aller, donc le héros va éprouver un sentiment de rejet et, de garde du corps, Torval va devenir gardien de prison.

 

Il y a une phrase dans le film, tirée des confessions de Saint Augustin, qui est la suivante : «Je suis une énigme à moi-même». Le personnage conserve constamment son aspect énigmatique. Est-ce essentiel pour le public qu’il reste une part de mystère ?

Pour le cinéaste, il faut décider dès le départ quel genre de film on va faire. À Hollywood, il y a du consommable, des œuvres que l’on voit avec plaisir mais qui sont très différentes des films d’art des années 60 tels que ceux de Kurosawa, Fellini, Bergman, des films à voir et à revoir et qui, à chaque fois, nous nourrissent différemment. Les films intéressants pour moi sont des films organiques, complexes comme la vie, qui vous parlent à différentes périodes de votre vie et aussi énigmatiques, troublants que la vie elle-même. Donc j’espère qu’on ne saisit jamais complètement la vie de mon personnage, ou peut être même jamais le sens entier de Cosmopolis, car ce sens changera peut-être pour vous au fil des années.

 

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Pourriez-vous citer une image d’un film qui vous a particulièrement frappé, traumatisé, inspiré, voire incité à devenir cinéaste ?

Je n’ai pas été inspiré par un film en particulier. Pour mon premier film, Frissons, je ne savais même pas ce que j’allais écrire sur ma machine à écrire. Si je dois citer une œuvre qui a marqué mon enfance, je dirais Bambi et la mort de la mère. Mais lorsque je crée, c’est dans la joie et non pas dans le traumatisme.

 

Pour revenir à Cosmopolis, pourquoi avez-vous choisi les acteurs Juliette Binoche, Mathieu Amalric et Paul Giamatti ?

Il fallait que je trouve quelqu’un qui puisse paraître pathétique, drôle, effrayant, triste et plus âgé que Pattinson. Il n’y avait qu’un acteur qui me semblait correspondre à ce profil et c’était Paul Giamatti. C’est un acteur très subtil car il a compris qu’en réalité, son personnage était amoureux du personnage incarné par Robert. Amoureux au point de le tuer, ou pas, vous le verrez dans le film. J’avais donc besoin d’un acteur qui n’ait pas peur de jouer un rôle aussi complexe et subtil et un personnage presque intellectuellement amoureux. Concernant le choix de Juliette Binoche, cela faisait des années qu’on voulait travailler ensemble. Idem pour Amalric. Ce qui est génial avec les acteurs français, c’est que lorsqu’ils demandent à travailler avec vous, ils le font vraiment, ce qui n’est pas toujours le cas des acteurs américains.

 

Juliette Binoche dans Cosmopolis de David Cronenberg

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Le film est très fidèle au livre mais pourquoi avoir décidé de changer la fin ?

Je tiens tout d’abord à préciser que Don DeLillo a adoré le film. Lorsqu’on adapte un roman, il faut à la fois être fidèle et comprendre que la littérature et le cinéma sont totalement différents et ce qui marche pour l’écriture ne marche pas forcément à l’écran. J’ai donc fait quelques changements, ce qui m’importait était d’être fidèle au rythme et ce ne sont pas des changements dits hollywoodiens avec la volonté d’un happy end, c’était vraiment ma décision, mon instinct créatif.

 

Il y a un sujet qui revient souvent dans le film. Durant une scène, Pattinson se fait ausculter et on lui diagnostique une prostate asymétrique et ça revient souvent dans le film. Qu’est-ce que cela signifie ?

Je répondrais la même chose que l’un des personnages dans le film : Je ne sais pas !

 

 

Merci à Ophelie Surelle et à la Fnac Montparnasse.

 

 

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