Ilan Ferry 5 - janvier - 2012 Best of, Dossiers

 

A l’instar d’un certain Michael Bay, Roland Emmerich a toujours affiché une prédilection certaine pour la destruction de masse à grands renforts d’explosions et autres SFX démesurés . Aujourd’hui, il nous revient là où on ne l’attendait pas avec Anonymous, film en costumes garanti 100% allégé en beauferies. A cette occasion, le cinéaste est revenu sur carrière au cours d’une Master Class dispensée Leçon de cinéma d’un cinéaste à la Fnac Montparnasse et animé par Rafik Djoumi.

 

Votre premier film, L’arche de Noé,  annonçait quelque chose de l’ordre du blockbuster puisqu’au lieu des 20000 Deutschmark destinés aux films étudiants, vous avez réussi à dépasser le million de budget. Par la suite, sa carrière qui a largement dépassé ce cadre.
En fait, à l’époque me suis inscrit dans une école de cinéma à Munich pour devenir production designer, pas du tout réalisateur. Je me suis pris de passion pour la science fiction pendant mes trois années d’études et j’ai choisi, de faire un film de science fiction. J’ai suivi un groupe de quatre autres étudiants et on a rassemblé notre argent pour  le faire, sauf que quatre personnes se sont désistées et je me suis donc retrouvé seul. Mais je voulais toujours le faire le film donc j’ai écrit le script seul et l’ai montré à un professeur qui m’a autorisé à la soumettre au système de financement public du cinéma allemand. Et j’ai eu beaucoup de chance. J’étais chanceux, j’avais réuni environ 400 000 Deutchmark à ce moment là et finalement le film a couté le double. Tout s’est bien terminé puisqu’il a été sélectionné à Berlin et a voyagé ensuite dans une vingtaine de pays. Les quatre personnes qui m’ont lâché doivent s’en mordre les doigts. Justement, ce film a vraiment dépassé ce qu’on aurait pu en attendre. Déjà lorsque j’étais dans cette école de cinéma, j’étais sollicité pour des films publicitaires, et c’est grâce à L’arche de Noé que j’ai acquis une réputation et l’étoffe d’un réalisateur de longs métrages fiction mais très vite je me suis rendu compte que les projets auxquels j’aspirais ne pouvaient pas se contenter d’un financement d’état allemand. Il fallait plutôt que je regarde du coté de l’Angleterre ou des Etats Unis pour arriver à les financer.

 

A l’époque, Moon 44 était présenté comme une production hollywoodienne !
Tout était allemand dans le film, mais comme il passait par le canal « Hollywood », il passait pour un film américain. C’est l’époque ou les ventes vidéo étaient le revenu principal d’un film et il valait mieux se présenter comme un film américain. Mais ce n’est pas seulement mes films. Beaucoup de films que l’on considère comme américains ou hollywoodiens ne sont sont pas tournés à Hollywood.

 

Comment expliquez-vous que l’industrie allemande n’ait pas une place pour des metteurs en scène comme vous ou Wolfgang Petersen qui est également parti pour Hollywood ?
Je vous avoue que moi-même je n’ai pas trouvé la réponse à cette question. C’est assez mystérieux « nul n’est prophète en son pays » dit-on. Je dois dire que cela me fait vivre des situations assez difficiles, inexplicables. Lorsque je suis revenu en Allemagne pour Independence Day, les même personnes qui m’avaient stigmatisé venaient chanter me louanges.

 

Moon 44 de Roland Emmerich

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Est-ce qu’il nous est permis de penser que votre ticket pour Hollywood s’est fait par l’intermédiaire de Mario Kassar qui vous a embauché pour Universal Soldier ?
C’est plutôt un autre héros de l’ombre, Robbie Little, qui avait vendu tous mes films à travers le monde et qui était un ami proche de Mario Kassar. Au moment-même ou celui-ci venait de perdre Ridley Scott et Sylvester Stallone sur ce projet et qu’il était un peu désemparé, il s’est adressé à Little en lui demandant s’il savait qui pourrait prendre la relève. Il lui a parlé de moi, et l’a incité à voir mon dernier film malgré le fait que je sois allemand.

 

On dénombre de nombreux cinéastes européens qui se sont cassé les dents à Hollywood. Pouvez nous parler du jeu politique qui vous a permis de ne pas vous faire écrabouiller ?
Beaucoup de réalisateurs européens font un certain type de films, des bons films, lorsqu’ils sont chez eux et une fois qu’ils sont à Hollywood ils commencent à perdre leur âme, à faire autre chose qui ne leur correspond pas et ils perdent leur identité . Je pense que leur échec vient de là. Je crois que quelques soient les circonstances on doit rester fidèle à soi-même. Mon avantage est que je n’ai pas eu à changer ma façon de faire des films, j’ai seulement vu de plus en plus grand.

 

Justement, Universal Soldier reste avant tout un succès de la vidéo, alors que Stargate, sorti juste après, sera un véritable succès surprise.
En fait le premier film que je devais faire aux Etats-Unis devait être avec Stallone. J’ai travaillé dessus pendant 9 mois et je me suis rendu compte au fur et à mesure que je devais vraiment être un réalisateur car plus on avançait, moins j’étais attaché au scénario et plus j’avais envie de le changer, ce qu’ils ne m’ont pas laissé faire. J’ai eu le cran d’arrêter, ce qui était quelques chose d’absolument inédit, pour l’époque. Imafinez un peu : un réalisateur venu d’ailleurs lâche une grosse production de 80 millions de dollars. Je me suis rendu compte qu’à partir du moment ou je n’aimais pas un scénario, je ne pouvais pas me forcer à en faire un film et cette décision a tellement marqué l’esprit de Mario Kassar qu’il a décidé de m’embaucher sur un autre film.

 

Dolph Lundgren dans Universal Soldier de Roland Emmerich

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A l’époque de Moon 44 et Universal Soldier, beaucoup de critiques ont estimé que vous n’aviez pas de style personnel, que vos films ressemblaient beaucoup à ce que James Cameron faisait à l’époque. Néanmoins, à partir de Stargate, vous faisiez quelque chose qui vous était plus propre.
Oui, en effet, mon premier film vraiment personnel aux Etats-Unis ca a été Stargate. Universal Soldier n’est pas le genre de film que j’aurais fait de ma propre initiative. Le concept était préexistant, il a fallu que je m’adapte. Et je n’allais quand même pas faire des caprices après m’être déjà  retiré d’un projet sur lequel j’avais travaillé neuf mois. J’ai quand même apporté ma touche personnelle puisqu’on a fait réécrire de façon assez radicale le scénario mais c’était encore moi qui m’adaptais à quelque chose d’existant. Stargate, en revanche, était mon projet fétiche, auquel je tenais depuis que j’étais à l’école, une idée que j’apportais moi-même et que j’avais créé personnellement.

 

Sur Stargate vous avez travaillé avec Dean Devlin, avec qui vous vous avez ensuite fait Independence Day et Godzilla. Sur ces trois films, il y a quelque chose que j’ai toujours trouvé extrêmement brillant qui est la façon de mettre en place les évènements, d’agripper le spectateur, l’empêcher de détourner le regard de ce qui passe, notamment durant les premières heures. Est-ce quelque chose de conscient lors de l’écriture ?
En fait, Devlin a d’abord été acteur sur Moon 44 et c’est après que j’ai choisi de le faire travailler comme auteur, pour écrire Stargate. Et très vite quelque chose a pris entre nous, cette collaboration a fonctionné car pour moi, un film ce n’est rien d’autre qu’une collaboration entre un auteur et un réalisateur. C’est vraiment à ce niveau là que quelque chose de bien peut se faire. Et ce qui était remarquable entre nous est que l’on s’inspirait mutuellement et on a pu travailler de cette façon là en étant modeste, en en nous prenant pas pour des génies mais en étant conscients que nous n’étions rien d’autre que des artisans qui doivent pratiquer, s’exercer jusqu’à s’améliorer. Et c’est en étant dans cet esprit que l’on a réussi à former l’équipe que nous sommes.Une autre particularité de notre tandem est qu’à l’époque j’étais encore très européen, j’avais un regard très extérieur sur l’Amérique et Dean Devlin représentait beaucoup plus la vision interne des Etats-Unis, ce qui créait parfois des fictions entre nous mais était toujours très porteur.

 


Sur ces films, quelles ont été vos inspirations principales ?

Parlons d’abord de Stargate. Je crois que c’était vraiment la première fois que j’ai eu l’idée d’inventer un personnage qui ait la foi en une idée envers et contre tous et que finalement, c’est lui qui ait raison. Ce profil de personnage est devenu récurrent sur mes films par la suite et j’avais cette idée, cette intuition, mais sans le travail de Dean, je n’aurais pu en faire un élément aussi important du récit je pense. Autre chose que Dean a toujours encouragé est mon sens visuel. Il m’a toujours dit que lorsque nous travaillions ensemble j’avais des images, des visions qui pour lui étaient inédites et passionnantes. Après Stargate, je suis allé le voir en lui disant que je voulais faire un film sur une invasion alien et il m’a dit « Non, pitié, pas un autre film sur ce sujet là ». Et une fois que j’ai commencé à mettre des images et une vision par rapport à cette idée, il a complètement changé son point de vue sur la question puisqu’il a dit que personne n’avait jamais donné à voir de telles images sur cette idée là.

 

Kurt Russell dans Stargate de Roland Emmerich

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Vous avez dit tout à l’heure que vous voyez au départ comme un production designer. Vous avez donc certainement votre mot à dire dans la conception. Est-ce que vous pouvez nous parler un peu de votre collaboration avec quelqu’un comme Patrick Tatopoulos avec qui vous avez créé quelques créatures mémorables.
Dès le début je savais que j’étais un homme de l’image, ce qui’ m’intéressait au cinéma c’était la dimension visuelle, beaucoup plus que l’écriture. Petit à petit, en essayant de m’améliorer et de travailler les différents aspects de mon métier, je m’intéresse d’avantage à l’écriture et au récit. Mais le sens de l’image et de la création visuelle est ce qui reste prédominant chez moi. Lorsque j’ai commencé à travailler sur Independence Day j’ai effectivement eu l’idée de cette collaboration avec Patrick qui avait déjà créé tous les masques égyptiens.  J’ai su immédiatement que pour tout le travail visuel des aliens ce serait à lui que je confierais le travail.

 

On va parler maintenant de quelque chose qui va vous faire plaisir je pense, votre rapport aux critiques. Dès Independence Day, on avait deux personnages qui portaient les noms de vrais critiques américains et j’ai l’impression qu’à partir de The Patriot, votre tentative de vous éloigner de la formule qui avait fait votre succès, ils ne vous ont pas raté…
Je ne sais vraiment pas ce que je leur ai fait, je ne sais pas pourquoi ils n’aiment pas mes films. Il y a quelques rares exceptions de critiques intelligents qui aiment mes films mais la majorité, les critiques normaux, les détestent. J’ai une explication qui est peut être celle de mon entrée au cinéma, j’ai commencé avec un film comme Universal Soldier et je crois qu’aux yeux des critiques c’est une condamnation irrévocable. Une fois que l’on a commencé avec un film comme ça, on ne doit pas, à leurs yeux, faire quelque chose de mieux. Et moi j’aime beaucoup ce film, je ne le renie pas.

 

Will Smith et Jeff Goldblum dans Independance Day de Roland Emmerich

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Ce qui semble étonnant c’est que par la suite vous allez avoir plus de facilité à les séduire avec de petites choses. Un film comme Le Jour d’Après par exemple ressemble par bien des aspects à ceux que vous faisiez dans les années 90 mais se permet de rajouter une pointe d’actualité, un sujet sérieux du moment comme l’écologie qui suffit à séduire cette critique.
Pour moi Le Jour d’Après a constitué un tournant. Je me suis rendu compte qu’avez l’âge on avait de plus en plus un souci d’avoir un contenu, une idée, un message à transmettre à travers un film. A ce moment de ma vie j’étais très préoccupé par la question environnementale et écologique. J’ai lu un livre qui s’intitulait « L’arrivée de la tempête mondiale » écrit par deux auteurs de science fiction. Mais le sujet était vrai et réaliste, l’idée qu’une tempête puisse détruire la planète, et cela m’a beaucoup marqué. Par ailleurs, je commençais à avoir la réputation d’un patriote américain et cela me mettait en colère. Il fallait que je fasse une sorte d’affirmation de ma position politique. Lorsque j’ai écrit le scénario du Jour d’Après, j’ai opté pour la surenchère comme pour Indepedence Day, et donc tout le monde s’attendait à voir une copie. Et lorsque les gens se sont rendus compte qu’il y avait un message politique fort, c’était déjà trop tard pour arrêter la machine.

 

Rendez vous bientôt pour la seconde et dernière partie de la Master Class

 

Merci à Léa Lacoste et à la Fnac Montparnasse

 

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