Alexis Pitallier 1 - juin - 2016 Critiques

Un film de Paul Verhoeven. Avec Isabelle Huppert, Charles Berling, Laurent Lafitte. En salles depuis le 25 mai 2016.

 

Dix ans après Black Book, Paul Verhoeven revient avec un film français dans lequel Isabelle Huppert a le rôle principal. Vous pensiez que le « Hollandais Violent » s’était assagi en raison de ses 77 ans ? Grosse erreur !

 

Note : 4/5

Robocop, Total Recall, Basic Instinct, Starship Troopers : avec ces 4 films et leur mélange de violence et de subversion, Paul Verhoeven a marqué le cinéma américain d’une empreinte indélébile. Cet intérêt pour la violence et la subversion datait d’avant son arrivée à Hollywood. Ces thématiques, ainsi que celle du sexe, faisaient déjà partie intégrante de son cinéma alors qu’il était encore aux Pays-Bas. On le voit notamment dans Spetters, dont la version restaurée a été projetée cette année à la Cinémathèque Française dans le cadre du festival « Toute la mémoire du monde ». Après les échecs critiques et publics de Showgirls, Starship Troopers et Hollow Man, il retourna dans son pays natal pour nous livrer en 2006 Black Book, grand film sur la résistance hollandaise pendant la Seconde Guerre Mondiale. On ne l’avait plus revu depuis dans nos salles françaises, Tricked n’a eu droit qu’à une sortie direct-to-dvd en 2014. Contre toute attente, c’est avec un film tourné en France avec des acteurs français adapté du livre de Philippe Djian Oh… qu’il nous revient. Cette relation trouble entre une femme et son violeur avait de quoi l’intéresser : le viol est un leitmotiv dans son cinéma (La Chair et le sang, Spetters, Showgirls). En compétition au Festival de Cannes 2016, Elle a été oublié du palmarès. Il avait pourtant reçu un accueil très positif des festivaliers et des critiques. Cet oubli est compensé par son succès au box-office français : le film a fait plus d’entrées le jour de sa sortie que le blockbuster Warcraft : Le Commencement.

 

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Ce succès critique et public est vraiment mérité. Elle est surprenant de bout en bout. La bande-annonce trompeuse laisse penser à un thriller psychologique et nous sommes devant le fascinant portrait d’une femme à la libido spéciale et au passé chargé. Alors que le roman est raconté à la première personne par l’héroïne elle-même, Verhoeven a eu la bonne idée de ne pas mettre de voix-off. Le personnage de Michèle est une énigme par son comportement et ses motivations. C’est à nous de rassembler les informations pour comprendre et expliquer son mystère. Le film aurait pu être un long-métrage froid à la manière du cinéma de Michael Haneke. S’il s’en rapproche par sa perversité, il s’en éloigne par l’humour qui vient du décalage des situations et des dialogues. Le cinéma du « Hollandais Violent » n’en est pas exempt : beaucoup de ses films sont plein d’humour corrosif. La satire de la bourgeoisie dont les apparences craquent devant la caméra de Verhoeven est proche de celles que l’on peut voir dans le cinéma de Claude Chabrol. Le film surprend aussi par sa liberté subversive. Il n’est pas étonnant que le cinéaste ait abandonné l’idée de le tourner aux Etats-Unis, les studios hollywoodiens auraient refusé de le produire ou l’aurait censuré. La perversion des rapports entre les personnages et celle de certaines scènes est en même temps dérangeante et délicieuse. Verhoeven arrive à nous amuser avec l’amoralité qui lui sied tant. Merci à lui de ne pas avoir abandonné le politiquement incorrect ! Et puis, il y a Isabelle Huppert, formidable comme toujours. On lui aurait bien donné le Prix d’interprétation féminine tellement elle est incroyable. Si le « Elle » du titre désigne Michèle, il pourrait désigner aussi l’actrice elle-même. On retrouve dans ce nouveau rôle une synthèse de plusieurs personnages croisés au cours de sa filmographie, comme ceux de La Cérémonie, La Pianiste et Merci pour le chocolat. On peut voir en Elle un métafilm sur la puissance du jeu de l’actrice et une synthèse du cinéma de Verhoeven qui a toujours montré la force et la complexité des femmes. On attend maintenant son prochain long-métrage, forcément suversif, qui pourrait être Lyon 1944 sur les conflits entre les différents groupes constituant la Résistance française.

 

Le dernier Verhoeven est un grand cru. Son actrice principale et le mélange surprenant de plaisir et de dérangement que ne peut qu’éprouver le spectateur font partie des atouts principaux.

 

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