Nicolas Aubry 28 - mars - 2014 Best of, Critiques

 

Un film de Spike Jonze. Avec Joaquin Phoenix, Scarlett Johansson , Amy Adams. En salles depuis le 19 mars 2014.

 

 La vision de notre monde moderne par un réalisateur aussi barré que Spike Jonze était très attendue. Même si le réalisateur s’est quelque peu assagi, autant vous dire qu’il ne nous a pas déçus.

 

 Note : 4/5

 

Des réalisateurs qui entament leur filmographie de long-métrage avec une comédie fantasque et fantastique aussi réussie que  Dans la peau de John Malkovich sont assez rares : Spike Lonze l’a fait ! Et, même si la suite de sa filmographie est moins enthousiasmante (Adaptation, Max et les maximonstres), des surdoués comme lui reviennent souvent à la charge. Avec Her, reparti quasi bredouille des oscars (meilleur script original) ou la concurrence était rude (Gravity,  12 years a slave ,Dallas buyers club …), il montre une fois de plus qu’il est un homme de concept. Ici, une oreillette. Elle permet à Théodore (Joaquim Phoenix), héros isolé, de communiquer à tout moment avec une voix humaine, mais personnage fictif (ou entité) créé par un programme informatique ultra moderne. Jonze se sert de son « jouet » de cinéma dans plusieurs séquences de foule pour montrer l’individualisme forcené dont font preuve nos concitoyens, qui, connectés, parlent en faisant de grand gestes mais…seuls! Rien d’anodin chez Jonze donc. Il en profite pour traiter l’un des sujets phares de son film : la solitude moderne, l’asociabilité presque maladive de Théodore, mise en scène de manière pertinente en jouant sur les espaces (appartement immense ou le héros vit seul) et sur la profondeur de champ qui permet d’isoler son personnage principal au milieu des autres. Il est bien aidé en cela par le Hollandais Hoyte Van Hoytema, déjà chef opérateur de La Taupe et qui épaulera Nolan pour son prochain film. Ce réalisateur est aussi un homme de trouvailles. Dans son scenario par exemple : le métier de Théodore consiste à écrire des lettres à la place des autres en toutes occasions (ruptures, déclarations d’amour…) ; cela en fait un être humain plein d’imagination et de sensibilité, contrastant avec sa vie d’homme esseulé dans un monde aseptisé.  Ou dans le traitement du genre : l’anticipation.

 

© Wild Bunch Distribution

© Wild Bunch Distribution

 

L’action est censée se dérouler à Los Angeles dans un futur proche. On sent que ce monde nous est commun, puisque les ordinateurs comme les grattes ciel existent déjà, mais il décale juste un peu les choses par un costume inattendu, par un jeu vidéo un brin plus moderne, en laissant une large place à la prédominance du rouge ou par un métier qui n’existe pas encore vraiment. Il ne « gadgétise » pas son film : Chez lui, l’imaginaire, le message et l’histoire ne doivent faire qu’un ! L’histoire justement. Eh bien c’est une histoire d’amour, pardi ! C’est ici que le brio du réalisateur explose : tenir quasiment deux heures sur la difficulté d’aimer à nouveau (notre héros ne se remet pas d’une rupture vieille d’un an) seulement sur des dialogues…alors que nos 2 protagonistes, Théodore et « Samantha », sont dans l’impossibilité dès le départ, de se rencontrer physiquement ! Outre une qualité d’écriture profonde indéniable, il est soutenu par 2 comédiens impeccables. Phoenix, tout en retenu, bien plus sobre que dernièrement (et c’est tant mieux !) et une Scarlett Johansson, seulement « orale », qui allie sensibilité et sensualité. Le réalisateur en profite pour pousser sa réflexion philosophique. Cette voix, complètement humaine et réfléchie, mais qui n’est qu’un logiciel, se retrouve à la place d’un enfant qui découvrirait qu’il possède des supers pouvoirs : elle peut développer ses sens et sa sensibilité. Elle ne s’en privera pas et, à ce petit jeu-là, le plus frustré des personnages ne sera pas obligatoirement celui qu’on croit… Même si, pour ma part, je demeure assez perplexe sur le discours ambigu du trop-plein de modernité que Jonze critique bien sagement, et que, sur le fond, les ressorts de l’histoire d’amour restent plus classiques qu’il n’y parait, ne boudez pas votre plaisir en allant vite voir Her qui, dans les séquences de souvenirs, contient quelque chose de très  « Malickien » et qui, dans cette mélancolie traversant le film, pourrait faire penser à Eternal sunshine of a spotless mind.

 

Dense, intelligent et maitrisé, Spike Jonze, bien entouré, réalise le film presque parfait.

 

 



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