Nicolas Aubry 25 - mars - 2014 Critiques

 

Un film de Julie Bertuccelli. Avec Brigitte Cervoni. En salles depuis le 12 mars 2014.
 
Quatre ans après L’Arbre, Julie Bertuccelli revient à ses premières amours et nous livre un véritable tour de force.

 

 Note : 4/5

 

L’ancienne assistante réalisatrice de Rithy Panh et de Kieslowski aime la diversité. Après des coups de maitres fictionnels comme Depuis qu’Otar est parti en 2003  ou L’Arbre en 2010 avec Charlotte Gainsbourg, Julie Bertuccelli revient au documentaire, mais pour la première fois au cinéma. Elle nous plonge dans une classe d’accueil du 10 ème arrondissement de Paris, constituée d’enfants nouvellement arrivés en France mais qui n’en connaissent pas la langue. Ces ados (entre 11 et 15 ans) viennent du monde entier (Sénégal, Chine, Irlande, Chili…) et atterrissent dans cet endroit pour différentes raisons (asile politique, choix des familles, voire …instinct de survie !) dans l’optique d’intégrer le système scolaire classique pour enchainer sur des études. Pendant un an, la réalisatrice et sa caméra se sont glissées deux fois par jour dans cette classe pour « apprivoiser » ces jeunes gens dont le résultat final ne compte aucun regard caméra ! Et si on lorgne plutôt du côté d’Être et avoir que d’Entre les murs, Bertuccelli semble encore plus dirigiste puisqu’elle évite toute interview (technique classique du documentaire) et utilise un élément bien cinématographique : le huis-clos.

 

© Pyramide Distribution

© Pyramide Distribution

 

Pendant 1h30, on ne sortira pratiquement pas de cette classe, restant très proche de ces élèves, quasiment filmés qu’en gros plans ou plans rapprochés, se servant de la caméra comme d’un témoin privilégié pour d’abord parler de ces individus qui constituent cette communauté. Car c’est bien d’une communauté ou d’un groupe dont il s’agit ici, obligé de vivre ensemble malgré leurs différences incommensurables (langues, religions, cultures). Mais, alors que l’on pourrait penser qu’il se dégagerait un beau bordel de cette situation, il en ressort une vraie richesse et une belle fraternité. L’enseignante, Brigitte Cervoni, n’y est pas étrangère : la manière dont elle fait vivre, puis organise l’échange et la parole, demeure assez étonnante et…efficace. Que ce soit dans cette séquence ou chaque enfant doit dire (et écrire) « Bonjour » dans sa langue ou dans cette discussion très ouverte sur la religion (qui ferait rougir de honte nos politiciens), puisqu’on y mélange musulmans, catholiques et juifs, il s’en extrait toujours une avancée et  une réelle bienveillance.   Cela en devient même bouleversant quand une jeune chinoise raconte qu’elle n’a pas vu sa mère pendant 14 ans ; en face, une des fortes têtes de la classe ne peut retenir une larme et lâcher très naturellement « C’est dur sa vie ! ». C’est tout cela, et bien plus encore, que la réalisatrice arrive à capter : il s’en dégage une énergie vivifiante. Alors, même s’il ne faut jamais oublier qu’un documentaire traduit le point de vue subjectif d’un réalisateur qui oriente le spectateur, La cour de Babel possède une forte résonance citoyenne qui traite librement de l’identité, du déracinement et de l’intégration à l’heure où l’on veut nous faire croire aujourd’hui qu’il existe un problème de « l’étranger » et du « Vivre ensemble » en France.

 

Une belle leçon d’humanité et d’humilité à ne pas rater.

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