Arnaud Mangin 9 - février - 2015 Best of

On retapisse la déco du Vibeoclub couleur rouge qui tache avec le bien nommé Bad Taste, oeuvre iconoclaste du génial Peter Jackson bien avant qu’il ne se perde sur les terres du Mordor. Attention ça tache !

 

Avec la sortie récente du dernier opus de la trilogie Le Hobbit, La Bataille des cinq armées, Peter Jackson clôt une relation fusionnelle avec l’univers de Tolkien de plus de quinze ans. Enfin, jusqu’à nouvel ordre… De quoi réjouir les impatients comme moi qui attendent de pied ferme la prochaine aventure de Tintin qu’il dirigera et, de manière plus triviale, les nombreux fans de la première heure qui souhaitent ardemment que le réalisateur revienne à ce cinéma qui l’a caractérisé. Le vrai Peter Jackson, pourrait-on dire, qui s’est fourvoyé (efficacement, certes, mais fourvoyé quand même) dans un univers épique beaucoup trop public et premier degré pour lui. Le Jackson foufou, le Jackson irrévérencieux, le Jackson ayant un goût pour l’aventure et la démesure et dont la virtuosité de la mise en scène élève au pinacle du genre des bobines qui n’auraient pu être que de vulgaires séries Z. Une bonne occasion, donc, de revenir sur les fondations de sa carrière. Non content d’être un premier essai assez stupéfiant remis dans son contexte, Bad Taste est une sorte de tout-en-un qui fait cas d’école. D’abord parce qu’il est rare qu’un cinéaste ayant atteint un tel statut de popularité, notoriété, de reconnaissance de ses pairs et de succès au box-office (sans évoquer les récompenses en pagaille) ai débuté sa carrière en racontant l’histoire de types qui se régalent à bouffer le dégueulis qu’un autre gars vient de fraîchement évacuer dans un saladier. Ensuite parce que la jaquette de sa VHS est longtemps resté comme la grosse étrangeté des vidéoclubs de quartier. Arborant un drôle de gaillard en costume, complètement difforme et aux allures de Guignol de l’info, tenant une mitraillette dans une main et faisant un doigt d’honneur de l’autre. Qu’est ce que c’est que cette chose ?

 

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Les extra-terrestres de Bad Taste (car oui, le mec bizarre sur la jaquette, c’est un alien) ont grosso modo les mêmes ambitions que celles des extra-terrestres du cinéma horrifique : ils viennent faire leur marché en grignotant à peu près tout ce qui se présente devant eux et récolter pour une chaine de fast-food intergalactique. Mais au moins, eux l’assument fièrement et sans détour. Ça picore sec (à la cuillère), ça fait cuire au chaudron, le tout agrémenté de légumes du verger. Prenant l’aspect d’humain pour mieux se fondre dans la foule, ils n’ont cependant pas eu une idée grandiose en débarquant à Wellington en Nouvelle Zélande vu que la démographie est assez light. Ca se bouscule pas des masses et au final, il y a plus d’envahisseurs dans le film que de gens normaux. D’autant que dans les parages traîne une espèce d’agence tout risque en carton chargée de les dégager ou les dégommer. Au choix. En voyant assez large dans les possibilités offertes par son pitch (monstres, armes à feu, agents spéciaux, cannibalisme, etc), Jackson donne déjà un très net aperçu de ce que l’on constatera beaucoup plus clairement dans la suite de sa filmographie. Une propension à saisir les opportunités offertes par les péripéties en tous genres de son script et à transformer chacune d’entre elles en séquences plus généreuses les unes que les autres. Avec les moyens du bord, certes (on en reparle plus bas), le Néo-Zélandais donne tout ce qu’il peut ou ce qu’il a pour élever sa micro-production en spectacle fourni : Outre la SF, s’enchaînent poursuites en voitures, fusillades incongrues (les aliens sont équipés de kalachnikovs), des maisons volantes, et autres moutons explosés au lance-roquettes… Pastèque sur le biscuit, le tout est mâtiné d’un gore franchement prononcé et une envie d’étaler une cinéphilie certaine sur l’aune du mauvais goût.

 

 

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Le film de Jackson est donc un cas d’école, car non content d’être un divertissement réussi, totalement fou et tirant une force très habile de son caractère brinquebalent, c’est également l’un des premiers films de l’histoire à franchir la frontière entre le cinéma « officiel » et le bricolage amateur. Bad Taste ne prétend même pas être un film d’étudiant, à l’instar d’Evil Dead, mais bien l’œuvre d’un petit électron libre, isolé à l’autre bout du monde qui, aidé de quelques copains, à conçu son long métrage comme un grand. A peine l’équivalent de 10 000 dollars à l’époque, un tournage échelonné sur quatre ans, en fonction du temps libre des uns et des autres et d’une malice certaine pour rester à flot techniquement (Jackson fabrique les effets spéciaux dans la cuisine de ses parents, bricole lui même sa grue et son steadycam), le gaillard était clairement l’ancêtre des vidéastes nouvelle génération qui sont désormais nombreux à monter leurs projets, à moindre frais. A ce détail près qu’à l’époque (1987), aucun ordinateur tout public ne permettait de monter un tel projet. Sans reflex numérique, sans After Effects, l’aventure Bad Taste shootée à la Bolex prend d’autant plus d’ampleur. Et tout cas, la réussite artistique n’aura pas raté l’œil des esprits avertis puis qu’après des passages remarqués à Cannes et divers festivals fantastique, le réalisateur confirmera rapidement la valeur sure et la carrière qu’on lui connait désormais.Peter Jackson a promis de se pencher sur la conception d’éditions Blu-Ray de Bad Taste, Braindead et Meet The Feebles. Rien pour l’instant, donc, mais côté DVD, les plus malins auront pu se fournir l’édition désormais rare, numéroté et collector parue chez Anchor Bay il y a une quinzaine d’année qui proposait le film dans des conditions techniques très honorables et un chouette making of. En France, Columbia/Gaumont a eu la bonne idée de profiter de la sortie du premier Seigneur des Anneaux en salles pour proposer une édition perfectible, certes (techniquement, c’est léger), mais disposant quand même du fameux making of jusque là uniquement disponible sur le super collector américain.

 

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